Me voici à Buenos Aires où je ne fais que passer. Mon passeport vient d'être tamponné pour la première fois. Il le sera à plusieurs reprises au gré des passages de frontière. J'arrive à l'aéroport d'Ezeiza à 9 heures, croyant atterrir en pleine campagne alors que j'avais lu partout que Buenos Aires était une très grande ville. Je jette un oeil de l'autre côté de l'avion et aperçois des rangées de béton. Ouf, tout est à sa place. Je prends un bus pour Aeroparque Jorge Newbery d'où je dois m'envoler à 15h40 pour Ushuaïa. Je ne verrais rien de Buenos Aires, sauf des barres d'immeubles assez laides, des jonctions d'autoroute, des quartiers où je n'aurais pas envie de traîner, une partie de la zone portuaire où des containers sont alignés jusqu'à former des gradins en bordure d'eau qui n'attendent plus que les spectateurs d'un spectacle tout à fait improbable. La mondialisation se lit sur ces rectangles colorés qui fournissent en biens de consommation la terre entière : Maersk, Evergreen, Maruba, Hamburg Süd, Hanjin, Cosmo, Patagonia, Festina. Mondialisation encore : Leonardo Di Caprio vante ici aussi les montres TagHeuer. J'aperçois un bouquet de buildings modernes dont un se détache du lot, celui de Standard Bank. Il est plus long que large, ouvert en haut, il semble léger et ressemble à un sac à main original. Le contraste entre la devanture de verre et les extérieurs en béton lui confèrent un aspect de lego moderne. Toutes les voitures ont les vitres fermées avec, je supposer, la climatisation à marche forcée pour se protéger de 28°C que j'accueille avec bonheur ! J'ai même sorti les lunettes de soleil pour le trajet en bus entre les deux aéroports tout en remettant ma polaire à cause... de la climatisation ! A Jorge Newbery, je m'asseois face à l'océan et commence à rêver des grands espaces qui m'attendent.

Mondialisation encore : un jeune assis à côté de moi écoute de la musique avec un casque B et pianote sur son I-Phone pour lire ses messages Facebook. Blackberry et smartphones en tout genre sont collés auxmains des futurs passagers ou accrochés à leur ceinture. Après quelques péripéties, le vol pour Ushuaïa part avec une bonne heure de retard. La marée a eu le temps de monter. Plus de bancs sablonneux à l'horizon, mais une mer d'un marron répugnant. Dès le décollage, je prends la mesure de Buenos Aires. Cette ville s'étend à perte de vue, je n'en vois pas la fin estompée dans les brumes de chaleur et de pollution mixées. En périphérie, le changement de la topographie de la ville se remarque grace au soleil qui se reflète sur les toits de tôle ondulée. Des milliers de taches lumineuses forment un paysage qui mériterait une peinture alors qu'elles cachent sans doute la misère de la mégalopole.

Très vite, le paysage d'en bas n'est que rectangles verts posés à côté de rectangles jaunes eux-mêmes posés à côté d'autres rectangles jaunes ou verts. Pas un arbre sous mes pieds. Puis des nuages épars apparaissent et signalent une ligne de démarcation. Nous passons au-dessus de l'océan. La ligne est très claire. Comme si à gauche, c'était la sécheresse et à droite l'oasis. Après une heure et demie de vol, nous avançons dans les nuages. Mais peu à peu les nuages sortent de leur torpeur, s'éclaircissent avec le rayonnement du soleil et se font plus rares voire se transforment en voiles blancs flottant dans l'air. De l'eau, de l'eau, rien que de l'eau, mais la terre finit par pointer le bout de son nez.

Ma vision de la Terre de feu commence par du plat pelé par endroits. De grandes étendues marrons ponctuées ici et là de touffes vertes. C'est comme si la terre avait été épluchée mais certaines zones auraient résisté. Puis des collines apparaissent. Si elles n'avaient pas cette couleur de terre, on pourrait croire que nous survolons des mines de sel. Mais au fur et à mesure que nous nous en approchons, je vois que la végétation les recouvre en partie. Les vents doivent être trop violents pour la laisser monter au sommet. Puis ce paysage se durcit. De petites montagnes plus rocheuses aux sommets recouverts de neige défilent sous mes pieds.

 

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Et enfin le canal de Beagle est derrière mon hublot. Au loin, plus au sud, des montagnes aux sommets enneigés se dressent, cette fois au Chili. Il est 20 heures passées mais le soleil est loin d'être couché et la lumière est un peu rasante. C'est l'émerveillement. Température annoncée dans l'avion : 13°C. C'est à peu près la température que j'avais laissée à Paris. J'oublie la parenthèse Buenos Aires à 28°C et je remets les polaires. Au bout de la piste d'atterissage, le canal de Beagle. A l'autre bout, le canal de Beagle. Et vue d'en haut, elle paraît très très courte ! Bienvenue à Ushuaïa, point de départ de ce périple de 5 semaines.