REP_5080 (Copier)

Aujourd'hui, journée randonnée. Après avoir navigué sur les eaux qui bordent la Terre de feu, il est temps d'explorer ces confins extrêmes par les routes et les sentiers. Direction le Parc national de la Terre de feu. Je ne commente que brièvement la variété des tarifs d'entrée. Entre un résident argentin et un Européen, il faut multiplier par 4. Je n'avais vu cette pratique que dans les pays dits en voie de développement et encore, il y avait un tarif résident et un tarif étranger. Ici, plus tu habites loin, plus tu paies ! L'Argentine a intérêt à mettre sa "Bric" à la page si elle veut faire partie des grands de ce monde. Environ 45 minutes de bus m'emmènent presque au bout de la route, la fameuse Ruta 3 qui termine son aventure ici après être partie de Buenos Aires. Comme dans la ville d'Ushuaïa, tout le monde se fait photographier devant le panneau. Je me contente de photographier le panneau et un vrai panneau routier pour alimenter ma collection. A cet endroit des cars entiers de touristes débarquent. Ils s'avancent vers les pontons aménagés sur le bord de la baie Lapataia, moi avec eux, font le tour des pontons et s'en vont après avoir pris quelques photos.

REP_5087 (Copier)

Je m'engage dans le chemin qui mène au bout du bout du parc. La foule disparaît comme par enchantement. Le soleil est de la partie et il fait même particulièrement chaud, moi qui n'ai pas jugé utile de prendre ma casquette dans ces contrées réputées froides. Le paysage est bordé par les montagnes immobiles. La plupart des autres visiteurs ne savent pas ce qu'ils manquent, d'autant que sur une grande partie du chemin, les guindos et les canelos forment une véritable haie d'honneur aux randonneurs. Leurs troncs élancés dansent en s'élevant vers le ciel, prenant des allures de guirlande qui s'éclairent au sommet avec leur feuillage. Je ne croise que six personnes et j'ai à mon entière disposition le bout du bout de la Ruta 3.

REP_5093 (Copier)

Je suis seule au bout du monde. Le Chili est là pas loin, mais je trempe mes pieds dans l'eau argentine et je peux affirmer qu'elle est très froide. Déjà hier, je trouvais que c'était un grand luxe de pique-niquer à l'estancia Harberton, aujourd'hui, c'est 5 étoiles pour le déjeuner. Pas un bruit, presque pas de vent, l'eau et les montagnes rien que pour moi. J'entends un flip flop au loin dans la baie et aperçois un animal. Beaucoup trop petit pour une baleine ! Ce n'est pas un dauphin non plus car seule la tête sort de temps à autre. Deux autres émettent un souffle encore plus loin. Ce sont des castors ! La pause s'est un peu étirée, il va sans dire. Ramassage de petits cailloux. Retour par le même sentier sur lequel j'échange trois "hola". Devant le célèbre panneau, des motards italiens sortent leur banderole BMW. Le temps de  prendre une photo ou deux et de repartir dans l'autre sens. Ils pourront dire qu'ils l'ont fait. Leur harnachement ne me donne pas du tout envie de vivre leur périple, mais la greffe d'appareils photos sur quelques casques m'amuse beaucoup. Conduire et prendre des photos, il fallait y penser.

En revenant vers Ushuaïa par les sentiers, un oiseau me fait l'honneur de poser. A moins qu'un photographe énervé de sa volatilité ne l'ait collé sur la branche ? Je n'en reviens pas. Il tourne la tête de gauche à droite, puis de droite à gauche, et alors que je m'approche de plus en plus, il ne bronche pas. J'ai eu le temps de sortir le zoom, de ranger l'autre objectif et il est toujours là. Du jamais vu. Il mérite une place de choix sur le blog. C'est une espèce de héron. 

REP_5079 (Copier)

C'est maintenant un peu plus que le début de l'après-midi et il s'agit de revenir vers l'entrée du parc pour prendre le dernier bus qui passe un peu après 19 heures. Et de commencer le sentier de la côte qui longe toute la baie Lapataia, qui n'est autre qu'une annexe du canal de Beagle. Mais avant je fais un détour par la Laguna negra parce que le nom m'intrigue. Le panneau indique 15 minutes pour le trajet aller. Et le détour vaut la peine. Parce que la Laguna negra est en réalité une tourbière et j'apprends à l'occasion que 90% des tourbières se trouvent en Terre de feu. Contrairement à la Laguna verde dont le nom trahit la couleur, la Laguna negra est effectivement noire, bien plus noire que le ciel qui continue d'être clément.

Le chemin qui longe toute la baie Lapataia fait 8 km de long. Il est à la fois monotone et très varié. Sur l'échelle de la difficulté, il est considéré comme moyen, sans doute à cause des quelques montées dont on se passerait bien quand 6 km sont déjà accumulés dans les pieds. En partant de l'ouest, la première partie se fait dans une forêt très clairsemée avec beaucoup d'arbres morts qui jonchent le sol et nourrissent la terre au fur et à mesure qu'ils meurent un peu plus. Il en est ainsi jusqu'au premier contact direct avec la baie. Un peu de verdure au sol et hop, un lapin surgit. Ensuite, la forêt est beaucoup plus dense. Les arbres sont jeunes et bien que l'été se fasse clairement sentir, le sol est pailleté de feuilles jaunes minuscules tombées pendant l'hiver et pas encore transformées en humus. Les lengas sont habillés de "barbas de viejos", sortes de fils qui poussent en touffes sur les troncs et sont un signe que l'air est pur. C'est le moment de respirer à pleins poumons ! Le ballet d'oiseaux est incessant, comme depuis le matin. Certains ne sont pas farouches du tout. Une des espèces creuse le sol avec son bec, sans doute à la recherche de vers. D'autres sont minuscules mais pleins de vigueur. Un petit jaune de différentes nuances se pose de temps à autre, mais jamais assez longtemps et trop loin pour être photographié. Quant au bleu et blanc, il passe apparemment sa journée à voler au ras du sol ou de l'eau en virevoltant avec bien plus d'agilité qu'un Falcon. Sur une partie du chemin, du vert à hauteur humaine fait son apparition. Ces plantes ressemblent à du rhododendron. Quand je croise le panneau qui indique 4 km, je comprends que j'ai parcouru la moitié. Un moment de découragement, mais je n'ai pas le choix, il n'y a aucun chemin de traverse pour rejoindre la route. Alors en avant !

REP_5103 (Copier)

La nature est généreuse. Sur le dernier tronçon, trois piverts à crête rouge sont à proximité du sentier et je crois reconnaître des petits faucons qui tournent plus haut dans les airs. Un autre lapin bondit quand il m'entend approcher. Les photos ne témoignent pas de ces derniers événements, mais ils réjouissent la randonneuse un peu fourbue et aussi très remplie par ces bonheurs très simples. Le bout de la baie semble être à portée de chaussure à tout moment. Et pourtant, encore un virage, encore une montée pour mieux revenir vers le rivage où sont plantées deux oies de Patagonie (photo !). Enfin un panneau qui ordonne aux héros du jour d'emprunter ce chemin pour aller vers le parking plutôt que celui dessiné par des marcheurs fourbus qui ont voulu couper dans la dernière ligne droite.

Il me reste une demi-heure avant l'arrivée du bus. Pas un endroit pour prendre un verre. Le seul équipement : des toilettes chimiques. Surprise. Ma journée se termine accompagnée du bateau de croisière vu à Ushuaïa ce matin. Il navigue vers le Pacifique où d'autres aventures l'attendent. Et alors que je le vois s'éloigner, je perçois aussi la pluie qui tombe plus loin. L'air devient soudain très frais, je remets des couches. Juste à temps, la pluie se met à tomber comme je ne l'ai encore jamais vue depuis mon arrivée. Alors, le bus, viendra, viendra pas ? Le seul endroit pour s'abriter sont donc les toilettes chimiques qui dégagent bizarrement une odeur agréable. Vient se greffer un couple d'Anglais croisé plus tôt sur le sentier. Le bus viendra et je rentre à Ushuaïa les mollets confits mais les yeux émerveillés.