Pourquoi le mental se met-il en condition de réaliser une folie ? Depuis que j'avais lu qu'il était possible de passer la frontière à pied entre El Chalten et Villa O'Higgins, je m'étais dit que CA, je le ferai. Et je l'ai fait. Il est impossible de réaliser la totalité du trajet en une seule journée. Et la première est la plus longue et la plus dure. Il faut d'abord prendre un bus à El Chalten qui va jusqu'au Lago del Desierto, 37 km plus loin sur une piste caillouteuse.

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La générosité des gens du coin ne faiblit pas. Nous faisons un arrêt photo à l'endroit idéal pour immortaliser le Fitz Roy et ses voisins. En partant à 8 heures, on peut monter dans le bateau de 10h30 qui traverse le Lago del Desierto pour arriver au poste frontière argentin. La traversée dure une demi-heure. Au fur et à mesure que l'on s'éloigne du ponton, le Fitz Roy grandit dans le paysage. Ici pas de scanner, tout est manuel. Contrôler les sacs ne leur vient pas à l'esprit et la trace de mon passage est notée à la main dans un cahier. C'est ainsi que je vois que dans les jours précédents, une Française de 62 ans est passée par là. Si elle l'a fait, je peux donc le faire. Car à partir de ce point, il faut activer ses jambes sur 22 km.

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Nous partîmes trois : un Japonais, un Autrichien et moi. Le Japonais, en-dehors du fait qu'il voyage seul, ce qui en soi est déjà plus que curieux, a un comportement typiquement asiatique. Une fois son passeport tamponné, il s'enfuit vers le sentier sans demander aucune indication au douanier. Il faut dire que son espagnol est à peu près inexistant et son anglais très cahotique. Il s'enfuit tellement qu'il prend un mauvais chemin. L'Autrichien est occupé à arranger ses affaires. Je demande donc au douanier par où il faut partir. Il me renseigne très clairement. il est 11h15 et me voilà en route pour la frontière chilienne.

J'étais prévenue. La partie argentine est pénible, la partie chilienne très agréable. Le sentier commence fort puisqu'il mène à un mirador qui offre une superbe vue sur le lac et le Fitz Roy au fond. Je prie pour que cette montée ne dure pas longtemps. Avec environ 16 kilos dans le dos et 4 devant, les montées sont particulièrement insupportables. Le mirador atteint, la montée se calme sensiblement. Pendant 2 km, il y aura encore des hauts, mais je les supporte avec courage. Dès que la vue est exceptionnelle, je sors mon appareil photo, ce qui devrait allonger ma randonnée dont le temps est estimé à 6 heures. Très vite, le sentier est sous bois, il y a bien des racines, mais la protection des arbres est une bénédiction contre la chaleur.

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Mon équilibre est mis à rude épreuve. A plusieurs reprises, il faut traverser de petits cours d'eau. Dois-je laisser un sac, en passer un, le poser et revenir chercher l'autre. La dernière fois que j'ai voulu jouer les équilibristes dans ce style de passage, j'ai été déséquilibrée, me suis rattrapée avec la main droite et en suis sortie avec un entorse à un doigt. Mais ici, il y a assez de rondins. Je vais pester chaque fois qu'il faudra vaincre les rivières dans les mêmes conditions, mais je réussis à chaque fois mon passage avec les deux sacs. Merci encore le bâton.

A 12h30, je croise un premier randonneur qui vient de l'autre sens. Ce doit être un Chilien, car il marmonne un timide "hola" et ne suspend pas son rythme pour discuter. Avec si peu de gens sur le chemin, ça me paraît de la plus parfaite goujaterie. Une heure plus tard, deux Hollandaises s'arrêtent et m'expliquent qu'elles marchent depuis quatre heures et demie. Mais elles sont très peu chargées car elles ont loué un cheval pour porter leurs affaires qu'elles partagent avec deux types en vélo. La discussion porte sur la difficulté du chemin. Un peu plus loin, je tombe en effet nez à nez avec deux cyclistes suisses. Comme nous parlons tous français, la "charla" dure un peu plus longtemps. Ils regardent leur compteur et me disent : "Il te reste 18 km." Merci les gars ! Cette partie sous bois est très plaisante pour les marcheurs, mais l'est moins pour les vélos à cause des racines, des cailloux et des micro ou macro montées et descentes.

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Alors que je fais une pause photo, arrivent les chevaux et leurs accompagnateurs. J'explique que j'avais demandé à louer un cheval, mais comme le douanier m'avait dit qu'ils arriveraient à 15 heures, j'avais préféré partir. Un des deux gars essaient de trouver une solution, me dit qu'il a bien le 4X4 un peu plus loin mais qu'il ne descendra à Candelario Mancilla que le lendemain. Générosité encore toute spontanée. Je me résigne à porter mes affaires jusqu'au bout. Une fois que le poids est bien stabilisé, je ne sens plus vraiment qu'il est là.

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Le Japonais réapparaît, le pas presque marathonien. J'arrive à échanger deux mots, mais admettre qu'il s'est trompé de chemin serait un affront terrible pour lui alors il préfère accélérer la cadence. Moyennant quoi, je le dépasse une demi-heure plus tard. Il fait une pause près d'un ruisselet... une cigarette à la main ! Je continue d'avancer en me fixant le mirador de la Laguna Larga comme objectif pour me restaurer. Je ne verrai jamais ce mirador. Quand j'atteins la ligne frontière, je décide de faire une halte déjeuner. Il est 14 heures. Entre-temps, le Japonais m'a rattrapée. Sortir les pieds des chaussures, enlever les chaussettes et prendre des photos du panneau de bienvenue des Argentins et de celui des Chiliens. Une bonne demi-heure plus tard, je me remets en marche. Je me sens plus légère, mais c'est un leurre.

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Alors que le sentier argentin était étroit, côté chilien, c'est une piste. Mais en Argentine, j'étais protégée par les lengas dans toute leur hauteur, au Chili, la piste est à découvert. Il y avait bien le 4X4 des convoyeurs de bagages, mais pas de clés et je n'ai pas vu assez de films pour savoir comment on démarre une voiture en prenant deux fils sous le volant. Le paysage se laisse maintenant apprécier. Des montagnes verdoyantes égayées par des taches telles des blancs montés en neige. Cette neige est d'une blancheur comestible. Au-dessus, des filets de nuages changent de formes à chaque instant. Heureusement, la piste est maintenant recouverte par les arbres. Ici les rivières à traverser sont plus larges et il y a des ponts de bois. A 16h30, je refais une pause un peu allongée. Les pieds souffrent, mon centre de gravitation s'abaisse, raccourcissant mon pas. Prise de conscience assez immédiate, je me redresse.

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Je n'ai plus croisé d'autres "traverseurs" depuis la fin de matinée. Cette solitude me plaît et elle est déroutante. Les seuls êtres humains que je rencontre dans l'après-midi, ce sont quatre vaches. La présence d'un aérodrome ouvre toutes les possibilités. Se pourrait-il qu'un petit avion se pose et reparte dans le quart d'heure. En observant bien la piste, il est notable qu'elle n'a pas servie depuis très longtemps. L'herbe est un peu haute. Quelle est l'utilité d'un aérodrome dans un coin aussi isolé ? Sûrement maintenir la pression entre les deux pays. Dans le genre, je peux être sur le lieu du conflit en un rien de temps, alors ne me titillez pas.

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Seule passagère du moment, je ne me prends absolument pas pour une pionnière, je rêve juste que le chemin s'arrête. D'autant que le plus pesant de cette randonnée, ce seront les mouches. A croire que je constitue un obstacle en mouvement idéal pour qu'elles me confondent avec un circuit de Formule 1. Elles tournent, virevoltent, se posent sur ma casquette, font bzzzz près de mes oreilles. J'ai beau les injurier, agiter casquette et bâton, elles reviennent sans cesse. Je menace de les tuer, mais rien n'y fait.

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A 17h30, j'aperçois le Lago O'Higgins. Enfin... un bout d'eau turquoise au milieu de la verdure. Je crie victoire, je me mets à chanter, j'ai soudain le pas plus léger. En réalité, je sais que j'en ai encore pour une bonne heure si ce n'est plus. A partir de cet endroit, la piste est en descente et beaucoup plus caillouteuse qu'avant. Ce qui fait que le pas n'est pas plus rapide. Les arrêts photos sont indispensables devant ce spectacle. C'est comme si Christo avait installé une toile au pied de la montagne et qu'il l'avait peinte d'un bleu turquoise et d'un bleu-vert à certains endroits. Le contraste de couleurs est tel entre la montagne et l'eau que ça semble irréel. Soudain j'entends des voix. Deux Chiliens me dépassent. Je leur arrache un "hola" parce que c'est moi qui le dit en premier. L'Autrichien est resté invisible de toute la journée. Je finis par penser qu'il est resté camper en sortant du bateau.

Le Lago O'Higgins est de plus en plus déployé devant moi. Mais le chemin n'en finit pas. Ouf, une pancarte indique que j'entre dans une "zona de carabineros". Le poste frontière est un peu plus loin. Un seul douanier. Le même travail à la main, mais il commence par se tranformer en Office du tourisme en me donnant des brochures sur la Carretera austral. Il est 19h15 quand il applique son tampon sur mon passeport. Je n'ose pas lui demander à combien de temps est la maison et le "port" de peur d'être découragée. Il faut subir deux dernières montées qui ne sont vraiment pas bien accueillies et enfin, j'ouvre la barrière de l'"estancia" qui est installée ici depuis 1950. Il est 19h30.

Une femme m'ouvre la porte. A l'intérieur, un vieux monsieur  est assis sur le canapé, les mains aux doigts tortueux et burinés posées sur ses jambes, le regard dans le vide. Il me pose une question, mais ne semble pas entendre la réponse. On se croirait dans un film mexicain où il ne se passe rien. Je demande à la femme si elle a vu le Japonais et me répond que non. Se serait-il désintégré en marchant ? Il y a là un couple d'Argentins qui me disent qu'ils l'ont vu au ponton, il mangeait des fruits et avait l'air de s'être endormi à côté de son sac à dos.

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L'Autrichien arrive une demi-heure après moi. Il a été retardé par un feu qu'il a vainement essayé d'éteindre et ne comprend pas comment j'ai pu être dépassée par deux Chiliens puisque lui-même ne les a pas vus ! Ce chemin est plein de mystères. Nous mangeons un plat de riz avec un oeuf, une préparation de la fille du vieux monsieur. Elle s'excuse de ne pas avoir de viande. Elle ne sait pas que pour moi, c'est "Chili sin carne" !  Son pain fait maison est sublime, cuit dans une antique cuisinière à bois comme j'en ai connu étant enfant. L'électricité est fournie par des panneaux solaires installés trois ans auparavant. Jusqu'en 2009, c'était la roue actionnée par l'eau descendant de la montagne qui assurait la lumière. Une télé à écran plat est recouverte d'un napperon, dehors trône une antenne satellite. Le reste est rudimentaire. La maison disposait autrefois d'une terrasse, mais elle est aujourd'hui inutilisable.

Cette famille offre le lit et le couvert et un terrain pour planter sa tente. La fille vient les aider en été. En hiver, seul le fils reste avec ses parents. Isolement total, car le poste de douane est fermé entre avril et novembre. Mais l'isolement maintient. Le vieux monsieur a 97 ans et sa femme 84. Où iraient-ils aujourd'hui ? Toute leur vie est ici, loin des hommes et près de la nature. Ils ont eu huit enfants. Un seul prend la relève. C'est difficile de leur arracher des pans de leur vie. Ce sont des taiseux, habitués à ruminer leurs paroles plutôt qu'à les extérioriser. Mais ils ont le coeur sur la main et le sourire des gens simples.

J'éprouve une véritable satisfaction à avoir parcouru ces 22 km, même si mes jambes ne me portent plus. Si peu de gens pour apprécier ce paysage et cette nature presque inviolée donnent le sentiment d'avoir vécu une exclusivité. Et puis, c'est au Chili que je veux voyager. Les excursions argentines n'auront donc été qu'obligatoires en raison de l'absence de routes au Chili.