Ici pas de bruit. Seul le vent laisse penser qu'il peut pleuvoir. Mais non, la sécheresse bat son plein, le soleil est là une fois de plus. Petit déjeuner comme j'en rêve. C'est le meilleur que j'ai pris depuis le début de mon séjour. Tout est fait maison : le pain, la confiture, le fromage, la confiture de lait. En faisant un tour de la maison, je trouve quantité de cerisiers, des framboisiers par dizaines, une serre pour la salade et autres. Avec leurs deux rangées de peupliers, dont une sur le bord de la falaise, ils se sont protégés des intempéries et parviennent à l'auto-suffisance. Ce dont ils ont besoin, ils le font venir par bateau de Villa O'Higgins.

REP_6918 (Copier)

Pas de téléphone, bien sûr. Ils ont une radio pour communiquer avec une de leurs filles qui vit à Villa O'Higgins et une autre quand le fils est dans la montagne. La qualité audio est déplorable, mais le vieux monsieur semble s'en accommoder. Leur vie est loin d'être oisive. L'auto-suffisance suppose une constante vigilance pour ne pas laisser le garde-manger vide.

REP_6921 (Copier)

Comment cette famille a-t-elle eu l'idée de s'installer dans un coin aussi isolé ? Le grand-père assurait des transports entre le Lago O'Higgins et le Lago del Desierto et a commencé à élever des moutons. Les douaniers lui ont décerné en 1993 un diplôme d'honneur pour le remercier de son aide totalement désintéressée. Sa fille de 84 ans est restée. Après les moutons, il reste aujourd'hui quelques vaches et ils pourvoient aussi des chevaux aux voyageurs qui passent la frontière à pied. Dans la cuisine-salle à manger, tout est d'une autre époque. La bouilloire sur la cuisinière crache de la fumée en permanence, les ustensiles sont en fer blanc et les tasses en émail. L'eau chaude est disponible au robinet et dans la salle de bains aux murs fait de plusieurs morceaux de bois il y a une machine à laver et une petite baignoire. Ils donnent envie de connaître leur histoire dans les moindres détails. Mais il faut leur arracher les vers du nez et donc s'incruster progressivement. Le temps manque. J'obtiens quelques bribes, mais me rends compte plus tard que je n'ai pas eu le réflexe de poser certaines questions. Les huit enfants sont-ils allés à l'école ? Sont-ils devenus pensionnaires à l'année dans la ville de l'autre côté du lac ?

REP_6934 (Copier)

Le bateau doit arriver vers 11 heures pour prendre les passagers de Candelario Mancilla, laisser ceux qui vont traverser la frontière dans l'autre sens. Aussi, je descends vers le ponton un quart d'heure avant. J'y retrouve le Japonais, lui demande où il a dormi. Stupéfaction : dans la grange pour les chevaux ! Il ne savait pas qu'il y avait de bons lits un peu plus haut. A moins que ses 22 ans ne lui permettent pas de s'offrir un lit tous les soirs. Il y a une petite vingtaine de passagers sur le bateau, partis de Villa O'Higgins le matin. Les trois douaniers du poste frontière sont descendus avec leur tracteur Massey Ferguson et leur carriole pour récupérer des victuailles. Accessoirement, ils aident à amarrer le bateau au ponton. La maison Candelario Mancilla n'est pas visible d'en bas. Seule la haie de peupliers est le signe de sa présence. Nous prenons la destination du glacier O'Higgins, vers l'ouest. Il faut deux heures pour l'atteindre. Le lac a toujours la même couleur sublime, il est bordé de montagnes et nous fonçons droit vers le glacier que nous apercevons au bout d'une heure de navigation. Nous sommes alors à 30 km.

REP_6981 (Copier)

A partir de ce moment, le lac est parsemé d'icebergs. Pas énormes, mais des blocs de glace conséquents qui n'en finissent pas de fondre dans cette eau à 5 °C. Puis c'est une frontière d'icebergs qui gênent le passage pour atteindre le glacier. Le moteur ralentit, pas question d'en toucher un. Sur le flanc des montagnes proches, une ligne très nette au-dessus de laquelle pousse la végétation. C'est le niveau du glacier cent ans plus tôt. Nous voyons deux autres glaciers qui ont considérablement rapetissés. Ils ne se jettent plus dans le lac mais ont au contraire entamé leur retrait. Le glacier O'Higgins mesure 3 km de large et 38 km de long. Il a perdu 15 km en 14 ans. C'est le quatrième plus grand glacier de la région.

REP_6991 (Copier)

Nous disposons d'une heure pour l'admirer et, comble de l'attention, un des membres de l'équipage attrape de la glace pour nous offrir ensuite un jus de fruit ou un whisky au choix avec de la glace du glacier ! Mon appareil photo ne crépite pas autant que les autres. En revanche, c'est un formidable outil de communication. Ces endroits provoquent une véritable frénésie du déclenchement. On croit ne pas avoir telle pointe sous tel angle alors qu'on la déjà prise. Le bateau avançant, l'angle de vue a un peu changé et les formes avec.

REP_7042 (Copier)

Le glacier craque moins que le Perito Moreno. Quelques morceaux tombent du haut de ses 60 m, rien de vraiment impressionnant. Ce que je n'ai pa vu au Perito Moreno, ce sont ces traces noires et marrons. On m'explique que ce sont des traces de cendre volcanique recouvertes par de la glace. Quant au bleuté de la glace, ce n'est qu'un effet lumineux, car elle est bien blanche en réalité. Pourquoi des glaciers rétrécissent-ils quand le Perito Moreno continue de grandir. Il faut garder à l'esprit que tous ces glaciers sont reliés entre eux. Car nous ne voyons pas la partie qui est derrière mais qui s'étale sur des surfaces immenses. Quelqu'un me raconte donc que si l'un grandit, c'est parce que les autres diminuent. Mais l'agrandissement d'un côté ne compense pas la perte de l'autre. Je vais devoir chercher des informations sur ce sujet.

REP_7021 (Copier)

Le retour vers Candelario Mancilla se fait avec les mêmes précautions dans la zone à icebergs. Les visages fouettés par le vent sont fatigués et nombre de passagers dorment profondément après s'être restaurés. Il faut dire que la plupart d'entre eux sont partis à 8h30 ce matin. Et il est 15 heures quand nous quittons le glacier. De retour à Candelario Mancilla, nous déposons deux Français, leurs vélos et leurs remorques ainsi que un couple d'Allemands et leurs vélos. Je leur souhaite bien du courage pour la traversée de la frontière car ils devront pousser leurs vélos à pied sur pas mal de kilomètres. Enfin, il y a plus fada que moi !

REP_7084 (Copier)

Puis nous partons pour trois bonnes heures de navigation, direction Villa O'Higgins, à 7 km de l'endroit où stationne le bateau. Le paysage reste stupéfiant. A gauche, de la montagne verdoyante, à droite, de la roche jaune orangé. Des hauteurs différentes, des couleurs changeantes, des nuances de gris, des mélanges de blanc, de rouge et d'orangé organisés en strates. On croit être proche alors qu'il faut vingt minutes pour être devant la falaise découpée en tranches. Nous voyons les traces d'un glacier qui a complètement disparu. Autour du lac, ce ne sont que géants de pierre, parfois fendus par des cascades. Impossible de se fatiguer de telles variations de formes, de composition et de couleurs.

REP_7105 (Copier)

19 heures, le bateau ralentit et s'arrête presque. Aucune annonce du capitaine. Il repart à vitesse ralentie. Selon d'autres voyageurs, le moteur a chauffé. Nous ne serons pas à 20 heures comme prévu au point d'arrivée. Le soleil s'est éclipsé. Plus je monte, plus il se couche tôt. A El Chalten, son heure de coucher était vers 21h45, contre 23 heures à Ushuaïa. Finalement, nous touchons terre à 21 heures. Un bus nous attend, de la même société que le bateau. Le début de la route est une piste prise sur la montagne qui a été bien éraflée pour l'occasion. Environ 7 km plus loin, nous arrivons dans une ville qui a tout d'une pionnière. Pas d'asphalte, la poussière sort de chaque roue de véhicule. Je n'ai pas le temps ce soir de faire "un tour en ville".