Réveil ce matin par une chorale de vaches. La soliste a de la voix. Elle répète, répète, produisant le même son guttural rauque plusieurs fois. Les autres essaient de se coordonner. Il est 6h30 du matin, bienvenue à Villa O'Higgins, 480 habitants, début de la carretera austral. Une exploration matinale s'impose. Dans la journée, ce ne doit pas être très mouvementé, mais à 7h30 du matin, je ne croise que les travailleurs qui vont au chantier. Car le village est en pleine transformation. Les rues vont être goudronnées, des maisons jaunes canari poussent pour former un lotissement, l'école s'agrandit. Combien seront-ils dans dix ans ? Le charpentier est déjà au travail, une pelleteuse s'active près de l'aérodrome et des hommes aux yeux encore engourdis se dirigent vers les différentes zones en voie de métamorphose.

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Le bout du monde, c'est ici. Pas de route au sud, seul le bateau vous emmène en trois heures trente vers Candelario Mancilla. Et au nord, une piste coupée par le rio Bravo qu'il faut traverser en ferry. La circulation est rare, mais chaque véhicule déplace des quantités de poussière qui font pâlir les couleurs toniques des maisons. La plupart sont en bois, les toits toujours en tôle ou presque et certaines sont en tôles peintes.

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Un quartier entier est composé de maisons exactement identiques les unes aux autres. Le lotissement qui sort de terre est un alignement d'habitations clonées destinées à 22 familles. La présence de jouets dans les bouts de jardin est une preuve de vie active. Deux supermarchés ont une architecture de Visitor center dans un parc américain, un magasin de jouets expose son contenu derrière les vitres d'une pièce et un centre d'appels a des allures de cabane pour SDF. Des chiens errent à chaque coin de rue et je remarque des autocollants sur certaines vitres disant non aux barrages en Patagonie.

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Car le thème qui fâche en ce moment, c'est la décision de construire des barrages dans toute la Patagonie. J'ai vu un livre avec des photos aujourd'hui et des photomontages après. Je suis heureuse d'être ici. La plupart des gens que je rencontre pensent que c'est une idiotie, qu'un tel patrimoine ne peut être tailladé par des lignes à haute tension, mais beaucoup sont aussi résignés, sachant que le pouvoir économique sera le plus fort. Que dirait Bernardo O'Higgins d'une telle incongruité vis à vis de dame nature ?

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En attendant, il contemple la ville qui porte son nom du haut de son buste et la voit s'agrandir chaque année. Beaucoup de maisons sont dans un état de délabrement notable, mais elles sont habitées et les antennes paraboliques assurent le lien vers le reste du monde. Les voitures sont d'un genre costaud, indispensables pour affronter la géographie hostile des environs. Internet a réussi à braver les montagnes et il y a une station essence. Pas encore de banque, mais ça viendra. Et une liaison aérienne deux fois par semaine avec Coyhaique attire un peu plus de touristes.

10h30, il est l'heure de prendre le bus pour Caleta Tortel. Nous sommes six personnes dans un minibus de 30 personnes. Le chauffeur, franco-chilien, est polyglotte et pas avare d'informations. Il nous fait quelques frayeurs. Sa vitesse me paraît excessive sur cette piste protégée par la falaise d'un côté, mais bordée par le vide de l'autre. Nous longeons le lago Cisnes sur lequel ne flotte aucun cygne.

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Par dizaines, les cascades tombent d'un glacier en haut de sommet, striant la falaise de traînées blanches en zigzags. Nous faisons une halte pour prendre de l'eau directement à la source. Il aperçoit un couple de condors, stoppe pour que nous admirions ces mastodontes planant sur les vents porteurs.

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Un mirador sur le rio Bravo ? Il nous donne cinq minutes pour mesurer la grandeur du paysage. Nous passons aussi à travers des zones qui ont été entièrement dévastées par le feu. A deux reprises, nous croisons des cyclistes, les essieux chargés à mettre les roues à plat.

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Et la route s'arrête. Alors que nous arrivons à la rivière, le ferry s'apprête à dégorger ses véhicules. Parfaite coordination. Il faut environ 50 minutes pour atteindre l'autre rive. La qualité du paysage ne faiblit pas. Le rio Bravo tout à fait en bas continue de creuser son lit au pied de la montagne. Seule la piste est fatigante. Sous le coup de la vitesse, les pierres se jettent sous le minibus dans des bruits fracassants. Nous sommes à Caleta Tortel vers 15 heures. Il faut aussitôt s'inquiéter des départs de bus vers la prochaine destination. Ce sera deux jours plus tard, car le lendemain, il n'y a aucun sortie vers le nord, ni vers le sud d'ailleurs.

La localité est très touristique et les hospedajes sont en grande partie complets. Mais un lit solitaire se trouve plus facilement. Quelle est donc la particularité de Caleta Tortel ? C'est un village bâti au flanc de la montagne, où aucune voiture ne circule. Les rues sont des passerelles de bois avec une bonne proportion de montées et de descentes. Je n'ai jamais vu de telles couleurs. L'eau en bas est toujours aussi laiteuse parce qu'elle descend en partie des glaciers. Les bateaux amarrés tanguent légèrement, mais surtout, leurs couleurs sont vivifiées par l'intensité lumineuse de l'eau. Pour l'instant, pas question de s'extasier trop longtemps, il faut trouver une chambre. Après un quart d'heure de marche, j'en trouve une et me retrouve avec un groupe de cinq Chiliens qui étaient sur le bateau hier. Un homme et cinq femmes, tous professeurs. Lui est venu me voir pendant la traversée du rio Bravo tout à l'heure pour me dire que j'étais la première femme qu'il voyait voyager seule. Alors quand je lui ai expliqué mon passage de la frontière, je suis montée très haut dans son estime.

Une fois installés, ils décident d'aller à la isla de los muertos. Le bateau peut transporter six personnes. Ils me demandent si je veux les accompagner. Nous voici donc partis sur un rafiot nommé Skorpios, conduit par une femme aux traits indigènes. Le teint très mat et le cheveu très noir, elle a aussi le timbre de voix des autochtones me disent mes compagnons de voyage.

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La navigation vers l'île est un pur enchantement. Pur parce que tout semble pur ici. Les couleurs, l'air, les odeurs, la végétation. Cet endroit a des airs de paradis. La lumière de la fin de journée ne fait qu'exacerber ces sensations. Je me revois dans la baie d'Halong, le soleil et le ciel bleu en supplément. Les montagnes verdoyantes tombent à pic dans de l'eau couleur de lait. La plage qui marque la fin du village scintille sous la lumière rasante, se transforme en prairie où broutent deux vaches.

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La isla de los muertos a été classée au patrimoine national. En 1906, des bûcherons venus de l'île de Chiloé y sont morts. Les raisons sont encore mystérieuses. Sans doute ont-ils succombé à la faim et au scorbut en attendant le bateau qui devait les ramener chez eux en juin, le premier qui devait venir ayant sombré. Ce n'est qu'en septembre que le second arriva. Jusqu'à 120 tombes ont été répertoriées, certaines ont depuis disparu sous l'effet de l'érosion marine. Les croix en bois se désintègrent avec le vent et la pluie. Et le mystère persiste en dépit d'analyses effectuées. Pourtant, l'ambiance n'est pas glauque. L'environnement ne permet pas à la mort de dominer le lieu.

Retour par le même chemin. La lumière est encore plus belle. Le vert tranche sur le turquoise qui devient gris-bleu. Le Pacifique est à cinq heures de bateau. La capitaine nous montre la direction, elle tient son volant d'une main et actionne son essie-glaces de l'autre. La lumière n'illumine plus le village. Je m'enquiers de la direction du soleil. Demain sera un grand jour.