Il y a pire... ou mieux que Saint-Pierre-et-Miquelon. Pas de symphonie ce matin. Le calme absolu, pas un bruit n'émerge du dehors. Seuls les touristes matinaux produisent des sons étouffés quand ils se mettent en ordre de marche. La notion d'hôtel ici n'existe pas vraiment. Il y a bien quelques hospedajes, mais la plupart des endroits où dormir sont des aménagements faits par les habitants, soit dans leur propre maison, soit dans une maison qu'ils ont construite à côté. Le Residential Estilo est un châlet de bois mené de main de maître par Alejandra.

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Caleta Tortel est un village assez neuf. En 1955 l'armée chilienne y a installé un port pour contrôler les allées et venues dans le coin. A partir de ce moment, des personnes se sont installées. Aujourd'hui, 507 habitants. Peut-être un peu plus selon le dernier recensement. A l'école, on compte 90 enfants et l'année dernière 8 naissances ont été enregistrées. Il faut être né à Caleta Tortel pour y vivre. Et même ainsi, certains s'en vont.

La ville la plus proche est à 125 km. Pas pratique pour faire ses courses. Pêcheurs, ils ont su se tourner vers le tourisme en été. L'endroit a quelque chose de paradisiaque. Parce qu'il fait beau et que nous sommes en été. En hiver, les températures descendent jusqu'à moins 20°C ! Mais que font-ils alors ? Environ 400 personnes à occuper. La mairie joue son rôle d'aide sociale et tente de fournir du travail à tout le monde. Beaucoup coupent du bois, les femmes font des travaux de peinture et du nettoyage. Le cyprès est l'arbre dominant dans le coin. Ils en consomment d'énormes  quantités. D'ailleurs, en ce moment, de nouvelles passerelles sont en construction. Elles longent une falaise et éviteront ainsi des montées et des descentes.

Pour communiquer, c'est facile. Chaque famille du village a son talkie walkie et pas question de sortir de la maison sans. Ils ont inventé le portable avant tout le monde. Les plus pénalisés sont les vieilles personnes, d'ailleurs presque invisibles. Le plus vieil habitant est mort en décembre dernier, il avait 85 ans. Condamné à rester chez lui. Car ici, la nature n'a pas été sacrifiée. L'homme se l'est appropriée tout en épousant ses contours. Pas de tranchées saignantes dans la roche, pas de forêts dévastées.

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Arpenter les rues de Caleta Tortel, c'est se perdre dans des méandres. Pas pour longtemps. On se retrouve toujours après avoir monté quelques escaliers. La plupart des habitations sont regroupées sur un greffon de la montagne, avancée rocheuse dans la baie dont le destin était sans doute d'offrir l'hospitalité à quelques pionniers. Les maisons aussi sont en bois, pas toujours en bon état. Un parc de stationnement est prévu pour les touristes. Après il faut quarante minutes de marche pour atteindre le bout du village. Le fjord est toujours visible, rassurant, envoûtant. Le seul bruit régulier est celui des moteurs de bateaux qui se déplace d'un bout à l'autre du village. Les cas d'urgence ont été prévus. Un aérodrome a été construit avant Caleta Tortel mais est relié au village par une très longue passerelle plate traversant la prairie et se transformant ensuite en immense descente. Voyageurs surchargés s'abstenir.

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Quant aux enfants, leurs loisirs sont un tantinet modifiés par la géographie. Par exemple, l'apprentissage de la bicyclette est retardé de quelques années. Une fillette de 9-10 ans essaie vainement de tenir sur les deux roues de son vélo et elle est l'attraction des gens du quartier. Pas si courant donc, d'autant qu'il n'y a pas d'espaces en longueur pour se lancer dans une course effrénée. La plaza de armas est encore le meilleur endroit pour faire des ronds dans un rectangle.  Ceux que je croise n'ont pas l'air des adolescents des villes mais ont la même capacité à braver les interdits. Alors que je passe dans un secteur en construction, j'entends une fille dire : "Callate" à sa copine. Evidemment, elles traînent dans un endroit pas vraiment autorisé.

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Un jardin d'enfants occupe les plus petits. En dehors des périodes scolaires, les activités sont tout de même réduites. L'immense gymnase avant la zone à flanc de montagne doit permettre de se divertir en entretenant sa forme, mais pas toute la journée. Comme d'autres dans des zones reculées, les enfants d'ici se contentent de ce qu'ils ont. Et leur environnement est ce qu'ils ont de plus précieux. L'électricité n'est pas permanente, Internet n'est disponible qu'après 18 heures, quand la municipalité cesse de s'en servir, les journaux ne seraient plus très frais s'ils étaient livrés, le courrier se récupère à la bibliothèque municipale et pour téléphoner, il faut passer par une opératrice dans un lieu public. Pas de banque non plus. Une consultation auprès des habitants est organisée le 27 février pour savoir si la mairie doit installer une meilleure connexion à Internet et introduire le téléphone portable. Au restaurant, c'est menu unique avec du saumon dont la couleur et la consistance ne parviendront jamais jusqu'à Paris.

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Après être partie de mon hospedaje vers l'entrée du village, je m'engage sur la passerelle qui mène à l'aérodrome et bifurque pour prendre le sentier qui rejoint l'autre bout du village par le côté sauvage. Un peu de grimpette pour commencer. La récompense est un cadeau du ciel. J'ai une vue sur la isla de los muertos où j'étais hier et sur toute l'embouchure du Rio Baker. Le vert des terres se marie à merveille au blanc-bleu de l'eau. La rivière semble d'un calme implacable, pourtant je sais que ce n'est pas la réalité. Hier, en bateau, nous avons eu des vagues qui tapaient contre l'embarcation. Se peut-il que je sois seule à profiter de cet endroit de rêve ? Oui.

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La piste qui mène à Cochrane est aussi visible sur une large portion. Tels les Indiens utilisant la fumée comme signaux, la présence de nuages de poussière indique le passage d'un véhicule. En haut, aucun bruit n'est perceptible. Dès qu'une voix s'exprime, on entend presque ce qui se dit. Tout semble si proche et tout est si loin. C'est une immensité intime. La voie qui mène au Pacifique est devant moi.

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J'entends des voix. Un groupe de six personnes est un peu plus haut. Je viens de passer deux heures, seule, à savourer le paysage. Je remarque un changement de couleur de l'eau. Le chemin que j'emprunte maintenant va me faire découvrir la plage, terminus de la randonnée. Je voulais pour ce voyage de la solitude et du vide, j'ai droit à un service de VIP.

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Une fois la descente entamée, le rio Baker disparaît progressivement, la chaleur augmente et le silence est encore plus présent. Quand le sol n'est pas de roche, c'est un matelas moelleux de mousse qui se déroule sous mes pieds. Près de la plage, quelques maisons très isolées. Et il a fallu transporter tout le matériel et de quoi la meubler jusqu'ici. Les bateaux doivent beaucoup aider, mais il faut tout de même dégager le bois, le micro-ondes, la cuisinière et les lits des passerelles. Et il vaut mieux ne pas naître handicapé ici. J'aurais fait ma promenade totalement seule. La baignade à la plage est interdite, pourtant la température de l'eau est loin d'être repoussante. Je suis à la plage, je me retourne et derrière moi une montagne est coiffée d'un chapeau de neige blanc.

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Immensité intime ou grandeur à échelle réduite, c'est ce qui rend ce vide et ce silence si précieux. Le village, lui, est intime. Tout le monde se connaît. Les animosités d'ailleurs ont certainement leur existence ici aussi. En attendant, je n'ai jamais rien vu de semblable.