La journée commence mal. Je dois prendre le bus à 8 heures, il pleut plus fort et plus dru qu'hier. L'envie de me remettre au lit est très forte, mais non, je  veux le voir ce parc Queulat et son glacier suspendu. Je suis à l'arrêt de bus 10 minutes avant le départ. Deux Français ont colonisé l'espace. Ils sont arrivés à l'aube d'une ville plus au nord, la fille dort sur le banc dans son sac de couchage, je discute avec le gars en attendant. 8h10 pas de bus, des minibus vont et viennent, mais l'arrêt est superbement ignoré. A 8h30 arrive un couple de Belges, inquiets de savoir si je fais du stop parce que eux vont en faire pour rejoindre La Junta, prochaine étape intermédiaire sur la carretera austral. La présence d'autres personnes me fait oublier que le bus ne vient pas et je commence à croire qu'il ne passera pas.

8h45, il pleut toujours autant, les chiens errants se servent aussi de cet abri de bus comme refuge et moi je décide de rentrer à l'hôtel. L'idée est alors de trouver des gens qui, avec leur une voiture, iront vers Coyhaique et pourront ainsi me déposer à l'entrée du parc. Je discute avec un couple d'Australiens qui n'a pas de voiture et voit arriver le Chilien, père de famille nombreuse, avec qui j'ai eu une longue discussion hier soir. Je lui explique mon problème, il me répond qu'on va se serrer un peu, mais qu'il va le faire, por supuesto ! Je n'ai plus qu'à attendre qu'il finisse son petit déjeuner.

Retournement de situation. L'Australien revient et me dit qu'il peut y avoir un minibus qui nous emmène au parc, que plus nous sommes nombreux moins nous payons. Ce couple d'une cinquantaine d'années n'a visiblement pas de problème d'argent, moi non plus, mais les jeunes Israéliens qui sont d'accord pour faire le voyage sont fauchés. Après bien des palabres, d'autres qui s'apprêtaient à faire du stop se joignent au groupe. Nous pouvons partir. Le départ est d'autant plus joyeux que la pluie s'est arrêtée et que le soleil nous réchauffe.

C'est plutôt une bonne affaire, car non seulement nous allons voir le glacier, mais aussi le Bosque Encantado. C'est par lui que nous commençons. Il se trouve à environ 50 km de Puyuhuapi vers le sud. Le soleil est reparti vers d'autres contrées, la pluie tombe de nouveau et fait des dégâts. Des morceaux de pierre se sont décrochés des falaises qui bordent la piste. A plusieurs reprises, je vois des cascades qui sortent de la montagne. Ce sont comme des robinets qui auraient été ouverts à cet endroit mais on ne voit pas le robinet. L'eau jaillit de rien. En apparence, bien sûr. La nature côtoie l'industrie. Nous passons près d'un élevage de saumons. Alors que ce poisson est à la carte des restaurants mais souvent indisponible, ici il y en a jusqu'à 50000 dans des cercles fermés. Tout est exporté vers l'Espagne et la Corée du sud. Les ornières sur la route guident le chauffeur qui a une facheuse tendance à serrer près du précipice. Il roule une fois à droite, une fois complètement à gauche et parfois en zigzags. Une fois de plus, un couple de cyclistes s'est élancé sur la piste.

REP_7715 (Copier)

Le Bosque encantado est heureusement signalé par un panneau près duquel ne peuvent se garer que deux voitures. Je pourrais être tranquillement en train de classer mes photos, mais non, je suis là, prête à me faire mouiller et à marcher dans la boue. Les toutes premières minutes me font oublier les inconvénients. Cet endroit est effectivement un enchantement, ou plutôt c'est la forêt enchantée. Et la découvrir sous la pluie est certainement plus enchanteur que sous le soleil.

REP_7733 (Copier)

REP_7736 (Copier)

C'est une forêt entièrement humide, où tous les arbres, les roches, les troncs, la moindre branche est couverte de mousse et d'autres plantes inconnues. L'impression globale est que cet environnement n'est que douceur et volupté. Tout respire la vie foisonnante. Même les troncs morts reprennent vie à travers la végétation qui s'installe sur leurs flancs. Premier obstacle : une rivière à traverser sur un tronc mis en travers. Le tronc est bien trempé et la rivière n'est pas tranquille. Si l'Australien n'avait pas été là pour m'aider à mettre un pied devant l'autre sur le tronc, je restais en rade.

REP_7747 (Copier)

Nous avançons la plupart du temps couverts par la végétation. Les arbres montent tellement hauts qu'ils nous protègent, mais le sol est détrempé et rares sont les moments où les pieds foulent un sol ferme. Ce n'est que du vert partout. Et un vert lumineux. Des fleurs poussent sur les troncs d'arbres, prenant racine sur une fine épaisseur de mousse. Le sentier grimpe à présent, offrant de belles éclaircies. Mais je préfère la luminosité du sous-bois. Tout semble si intime. Chaque être vivant prend et donne un peu de vie aux autres. C'est un ensemble harmonieux. Même les rochers ont accueilli de la mousse, qui les grignoteront peu à peu pour les transformer en humus. Le sol est jonché de plantes vertes virant au jaune par endroits. Quand je lève les yeux vers la cîme des arbres, je crois voir les fées se pencher sur cette forêt qui réchauffe les sens en dépit de l'humidité. Merlin n'est pas loin, forcément. Mais aujourd'hui, c'est son jour off.

REP_7792 (Copier)

REP_7772 (Copier)

Deux heures de promenade avant de retrouver notre minibus qui n'est pas resté inactif. Je ne sais où il est allé, mais il est revenu avec quatre Chiliens chargés comme des mules. Ce sont des alpinistes, chacun d'eux porte entre 30 et 40 kg sur le dos. Ils vont maintenant actionner leur pouce pour continuer leur route. Quant à nous, nous allons voir le glacier suspendu. Le soleil n'est pratiquement pas réapparu. Nous croisons les deux cyclistes de ce matin, plus dégoulinant et plus haletant après 40 km de pédalage.

A l'entrée du parc, le glacier est invisible tellement il pleut. L'ensemble du groupe est d'accord pour repartir deux heures plus tard. Impossible dans ce cas de s'engager sur le sentier qui mène au glacier. La pente est parfois raide et nous en avons tous assez d'être trempés. Avec les Australiens, je un chemin qui mène à une lagune d'où le glacier doit normalement se voir. Il est moins long que ce qui est annoncé. Il nous a fallu traverser une rivière rugissante sur une passerelle qui ne supporte pas plus de quatre personnes. Mais elle respire la solidité.

REP_7808 (Copier)

Une fois à la Laguna de los tempanos (au passage j'apprends que tempano c'est un iceberg, en fait la traduction est plutôt glaçon), un petit bateau peut nous emmener au plus près du glacier. Quatre personnes sont prêtes à embarquer et trois peuvent encore monter. Nous sommes le nombre parfait. A partir de ce moment, un miracle se produit. Les nuages qui cachaient le glacier s'écartent et la pluie cesse de tomber. Un quart d'heure suffit pour y aller. La Laguna est bordée de montagnes vertes d'où jaillissent ici aussi des cascades. Certaines vers le bas, mais la plupart ont leur source très haut. Un rocher a une forme bizarre, comme s'il avait été scié. Le marin de service nous explique qu'une partie du rocher s'est détachée et est tombée dans le lac. Mieux valait ne pas naviguer à ce moment là.

REP_7815 (Copier) 

Nous atteignons l'autre bout de la lagune. Le glacier est là, tout en haut. Il a beaucoup reculé depuis sa découverte en 1837. Il est perché sur le haut de la falaise et de sa base gauche jaillit une large cascade. Des tonnes d'eau se déversent le long de la roche, venant nourrir la lagune. La lumière n'est pas fantastique pour les photos, mais c'est encore une première. Je n'ai jamais rien vu de semblable. Nous ne sommes pas autorisés à débarquer car des rochers tombent régulièrement. En attendant, ce sont des morceaux du glacier qui dégringolent de tout là haut.

REP_7854 (Copier)

REP_7829 (Copier)

La contemplation pourrait s'éterniser tellement c'est extra-ordinaire. Le reste est tout aussi intéressant. Au milieu de la verdure, des bouts de rochers sur lesquels la végétation a pris des couleurs orangés. Et toutes ces cascades qui surgissent. A côté, la lagune paraît très calme. Mais à son autre extrémité, une gouttière évacue l'eau et la lagune devient une rivière large et tumultueuse. Les eaux grondent d'autant plus qu'elles s'échouent sur d'énormes rochers, probablement tombés de la zone du glacier et charriés par le courant, qui forment un beau désordre dans le lit de la rivière.

REP_7862 (Copier)

La journée s'achève dans un état d'humidité maximum. De nouveaux rochers sont apparus au milieu de la route. Certains auraient pu faire de sérieux dégâts si une voiture s'était trouvée en-dessous. Le chauffeur du bus me montre la maison de son père et la sienne : deux habitations totalement isolées du village, 4 km plus loin. Les auto-stoppeurs belges sont toujours à la même latitude. Il fait bon s'installer dans le confortable living près du feu en rentrant.