Chaiten au réveil, c'est comme un matin après une nuit sans sommeil. Tout est troublant, troublé et trouble. La dame de l'hospedaje est aussi triste qu'hier soir. Ne pouvant rester dans cet endroit, j'en cherche un autre. Sur les conseils du couple australien rencontré à Puyuhuapi, je me dirige vers l'hostal Don Carlos. Le jeune homme qui m'accueille parle à voix très très basse et ne respire pas la joie de vivre. Entre les deux lieux d'hébergement, la désolation. Le Don Carlos n'ayant pas de disponibilité pour deux nuits, je m'engage dans une autre rue.

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Une maison sur 5, parfois sur 10, est habitée. Les autres sont des ruines abandonnées, vides. Sur certaines, une pancarte indique "propiedad fiscal". Une enseigne hospedaje donne de l'espoir. L'écriteau est resté en bon état et remplit toujours sa mission d'attirer le voyageur, mais l'hospedaje est fermé. Assez rapidement, je trouve ce que je cherche. Je n'ai plus qu'à transvaser mes affaires. La propriétaire de cet hostal est elle aussi inexistante. Les gens ont-ils honte de vivre ici... Pourtant, il y a énormément de passage, et les réservations tournent mieux et plus qu'ailleurs. A l'office du tourisme, un jeune homme très vivant a un fonctionnement inverse de ce que j'ai vu ces derniers jours. Il donne des informations sur le parc d'à côté, mais aussi sur Futaleufu, les possibilités de transport et est capable de parler de la situation de la ville par rapport à celles plus au sud, d'énumérer les options de circuit, avec ou sans Argentine. Et devant l'office du tourisme, deux enceintes crachent de la musique comme si une fête se préparait.

2008, à 10km de la ville, le volcan Chaiten se réveille. Les 4000 habitants sont évacués. Les uns à Puerto Montt, les autres à l'île de Chiloé et certains vers Coyhaique. La ville est entièrement dévastée. La rivière qui passe à l'est leur joue un drôle de tour. Suite à une accumulation d'arbres et de cendres, un véritable barrage se forme, la rivière déborde sur les rues parallèles les plus proches et, après un autre amoncellement, dévie de son cours pour prendre la place d'une rue et aller se jeter dans la baie. Une rue entière a disparu, aujourd'hui transformée en rivière.

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La zone près du cours d'eau est, bien entendu, la plus touchée. Des maisons encore visibles penchent dangereusement, d'autres sont ensevelies sous 1,5 mètre de cendres. Certaines ont perdu leur toit ou ont été arrachées dans la largeur. Ces rues n'ont toujours pas été dégagées des cendres qui les ont envahies. Une ancienne discothèque a été épargnée.

A côté, une vieille femme actionne son balai et me fait un salut de la main quand elle me voit prendre des photos. Je me dirige vers elle. Nous discutons un bon quart d'heure. Son mari est mort pendant l'éruption comme 80 personnes, ce qui est peu au regard de la violence du volcan. Elle raconte que tout a commencé par de forts tremblements et tout est allé ensuite très vite. Après avoir passé 48 ans à Chaiten, elle se retrouve à Puerto Montt où elle tombe malade. Dépression. Sa maison est habitable ; elle a donc décidé de ne pas la vendre à l'état qui lui en offrait une misère.

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Cela fait un an qu'elle est revenue. Un tas de cendre d'une hauteur de 2 mètres s'accumule devant sa maison. Elle nettoie, arrange, a apporté ses plantes de Puerto Montt qu'elle a posé sur un enrouleur en bois. Mais avec de l'eau et de l'électricité, elle est satisfaite d'être chez elle. Sa vie est ici, quatre de ses dix enfants sont aussi revenus. Sa maison est la seule habitée dans la rue. La vue qu'elle a sur les maisons d'en face est un moteur à déprime. Les barrières de bois sont encore blanchies par la cendre, le bas des maisons est englouti.

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C'est une véritable ville fantôme. Quelques rares personnes dans les rues, le plus souvent avec de jeunes enfants. Quel avenir auront-ils ? En revanche, un bruit persiste. Celui des pelleteuses et des camions. Les différentes sources ne donnent pas les mêmes chiffres. Certaines personnes me disent que 300 à 400 personnes sont revenues, mais qu'avec tous les ouvriers des chantiers, il y a environ 1200 personnes. D'autres affirment que la moitié des habitants sont revenus, soit 2000. Mais le compte de la population d'avant n'est pas clair non plus. Disons qu'ils devaient être à peu près 4000 et qu'environ 500 sont rentrés. Le gouvernement a décidé de remettre la ville en état. Il y a donc du travail à Chaiten. Beaucoup de travail. Les rives de la rivière sont remises en état, par exemple. Et le plus gros magasin de la ville est dédié à l'outillage.

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Ce chantier est énorme. Pour 20 maisons inutilisables, deux ont été reconstruites. Quelle force faut-il pour réintégrer sa maison ou en construire une nouvelle à côté. Je croise une autre femme qui vivait ici avant l'éruption. Elle vit désormais à Puerto Montt. Dépression aussi. Elle n'était pas là quand le volcan a crée le choc. Le plus choquant est de voir des rideaux aux maisons abandonnées. Quand elles ne sont pas totalement détruites de l'extérieur, on pourrait penser qu'elles sont juste mal entretenues. Certaines rues ne sont que cendres. Des quartiers entiers ont été rasés. Mais le vert des sapins égaye ces endroits sans vie. Du linge sèche à l'extérieur d'une maison. Autour, des places cendrées, des maisons éventrées, le café du coin a une enseigne qui donne envie d'entrer mais il est lui aussi "propiedad fiscal".

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De l'autre côté de la rivière, la ville a gardé sa structure. Des gens y habitent aussi. Le chemin pour y aller est plus long qu'avant. Et cette satanée rivière a déversé tous ses sédiments dans la baie. La mer est loin derrière le champ de cendres. Un bateau de passagers arrive, probablement de Chiloé. Il s'arrête. Va-t-il attendre la marée pour débarquer ses passagers ? Non, trois zodiacs sont descendus et chargent les personnes pour les amener jusqu'à la rive. Le niveau de la terre a tellement monté que la mer n'atteint plus le bord.

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De fait, je m'engage dans ce no man's land, me dirigeant vers ce qui ressemble à une épave de bateau. C'est une maison ensevelie aux trois quarts ! Le sol est jonché de troncs d'arbres plus blancs qu'ils n'avaient jamais rêvé de l'être. Mais des traces de végétation reviennent. Des talcas, grandes feuilles comestibles, poussent près de troncs, prenant racine dans la cendre. Je décide d'aller jusqu'à la mer et comprend ainsi le phénomène. A environ une vingtaine de mètres de l'eau, une digue d'à peine un mètre s'est formée empêchant la mer de lécher le rivage. Est-ce que ce sera le dernier chantier de rénovation ?

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La plaza de armas pourrait n'être qu'un endroit mal entretenu. Pourtant, elle respire la vie avec ses parterres de pelouse rase et ses arbustes verdoyants. Un jardinier passe la tondeuse. Des toboggans pour les tout petits sont une motivation pour les parents et un groupe de jeunes allongés sur une pelouse écoutent de la musique. Les rues en bon état sont traversées par des terre-pleins de verdure et sur certains, des hortensias sont au maximum de leur floraison. La rue bitumée est un terrain de jeu sans danger pour les enfants. On peut aussi traverser les yeux fermés. Seuls les nombreux vautours planant sur la ville sont ressentis comme une menace.

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Tous les habitants disent bonjour. Et les gens avec qui je discute affirment tous qu'ils ne sont que des insectes devant le géant de feu, invisible aujourd'hui. Mais que finalement, la vie est encore meilleure qu'avant l'éruption. Comme pour s'assurer qu'ils sont bien vivants, il me font la bise au moment où nous nous quittons. Les quelques "supermarchés" sont aussi pires que celui de Landévennec, village du Finistère de 350 habitants niché dans un coin de la presqu'île de Crozon où je suis passée au tout début des années 1990. Il n'y a pas d'éclairage, les étagères sont à moitié vides et avant d'acheter un produit périssable, mieux vaut bien regarder la date de péremption. Signe indéniable d'une farouche volonté de faire renaître la ville : des tétines sont en vente.

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Cela faisait 10000 ans que le volcan dormait d'un sommeil tranquille. Chaiten est à 12 heures de bus de Coyhaique et autant de Puerto Montt. Quatre ans après été engloutie, la ville dispose d'une station essence, de la télé, du téléphone portable et d'internet. Cette journée d'errance dans du vide habité est une formidable leçon de vie.