Ce matin, le volcan Corcovado a disparu du décor. Tout comme le volcan Chaiten. Tous les deux sont dans les nuages, entièrement cachés. Paysage changeant au gré des humeurs du ciel. Le temps est revenu à la grisaille. Je prends mon petit déjeuner un peu avant 8 heures. Quand la propriétaire de l'hospedaje et sa femme de ménage pénètrent dans la salle, elles ont l'air surprises. C'est comme si je les dérangeais dans un ordre parfaitement établi. A telle heure, elles préparent les tables pour le petit déjeuner et telle autre heure, elles allument du feu pour chasser la sensation de froid qui pénètre dans les maisons. C'est d'ailleurs curieux cette façon de tout installer avant que les voyageurs ne s'attablent. Du café, du thé et un thermos d'eau chaude sont disponibles sur chaque table. Elles n'ont ainsi pas de question à poser sur le choix du liquide matinal.

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La propriétaire n'a pas un mot pour moi, à peine bonjour. Elle ne s'adresse qu'à sa femme de ménage. Cette femme semble éviter tout contact avec les gens d'ailleurs, elle est recluse dans une douleur indicible et son corps légèrement courbé entraîne son regard vers le bas évitant celui de l'extérieur. Gérer un hospedaje est sa façon de communiquer et à l'inverse des gens de Chaiten revenus vivre au coeur des cendres elle ne cherche pas à nouer de discussion. Son corps parle pour elle : "Laissez-moi vivre dans mon désespoir."

Aujourd'hui, je prends le bateau qui m'emmène directement à Puerto Montt en huit à dix heures de navigation. Le départ est prévu à 10 heures, rendez-vous est donné à 9 heures. Quand je me présente à l'embarquement, le ferry de Naviera Austral que j'ai vu s'approcher depuis ma chambre tout à l'heure vomit ses véhicules. Une vingtaine de voitures sont déjà sorties. Deux camions citernes et un camion de marchandises, tous avec des remorques, en sortent. Des motards harnachés pour affronter poussière et mauvais temps, la caméra vissée sur un de leurs casques. Pas plus de deux cyclistes s'apprêtent à appuyer sur leurs pédales comme des forcenés pour descendre vers le sud. Les passagers peuvent alors débarquer et rejoindre leurs chauffeurs dans les voitures pour la plupart.

Ce ferry a voyagé toute la nuit depuis Puerto Montt. Il va faire le trajet dans l'autre sens après avoir chargé de nouveaux passagers et surtout de nouveaux véhicules. Dix voitures s'engagent dans le ventre du ferry et se calent à l'extrémité. Un camion de 14 tonnes équipé d'une remorque de 10 tonnes a l'honneur d'être le premier à manoeuvrer. Il doit entrer en marche arrière. Le ferry n'a qu'une seule entrée et sortie. La rampe d'accès est courte pour des véhicules de cette longueur. Le chauffeur manie le volant dans un sens puis dans un autre, la remorque tourne, mais pas comme il faut. Il est guidé par trois-quatre hommes. Il repart en ligne droite  et recommence. La remorque roule sur la passerelle et commence à entrer, mais quelque chose doit  aller de travers à l'intérieur car elle ressort. Au total, il lui faudra vingt bonnes minutes pour se faire manger par la cale du ferry. Et sûrement encore vingt minutes à l'intérieur, car lorsque nous montons à bord, le ton entre le chauffeur et les hommes qui le guident a monté.

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Le pire est à venir. Un camion-hôtel de 23 mètres de long, en deux morceaux, va devoir procéder aux mêmes ajustements. Ce sont des Allemands, de l'est très certainement, pour voyager dans ces conditions. Le chauffeur ne parle pas un mot d'espagnol. Le chef ès direction est un "gordo" à la voix aussi puissante que la corpulence. Il s'énerve devant ce chauffeur qui ne tourne pas le volant dans le bon sens. Les Chiliens se mettent en quatre pour faire entrer ce véhicule insensé. Le ferry bouge pour approcher la passerelle et des hommes ajoutent des planches de bois devant, les ajustant au plus près. Deux fois, le chauffeur descend pour prendre les mesures. Le temps passe et l'horaire de départ ne sera pas respecté. Derrière, il y a encore un autre véhicule des Allemands, sorte de bus monté sur un châssis de camion, un autre camion et un camion citerne, plus une dizaine de voitures. Je finis de regarder ce film un peu lent mais plein de rebondissements. Quand la remorque semble correctement s'engager, le groupe d'Allemands sur le bateau se met à crier : "Ya, ya, ya, ya, ya !" en forme d'encouragement. Toute nationalité en groupe se convertit en acteur d'un spectacle pas toujours plaisant. Ce qu'il reste de véhicules ne pourra pas être à la hauteur, j'entre pour m'installer.

Ce n'est pas un navire de luxe. A l'intérieur, des alignements de siège inclinables qui doivent être très inconfortables pour y passer la nuit. Des écrans de télévision ont été posés partout où c'était possible, une salle à manger et un kiosque pour acheter de quoi se restaurer. La "vendeuse" si peu aimable de l'agence de Coyhaique ne m'avait pas précisé qu'on pouvait acheter un repas. Qu'importe, je ne l'aurais pas pris car la qualité dans ces endroits laisse souvent à désirer. Je pense juste que cette jeune fille ferait mieux de changer de travail plutôt que de sourire le 31 février quand un client pousse la porte de Naviera Austral.

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Finalement, le Don Baldo largue les amarres à presque 11 heures. Rien d'autre à faire que de lire, dormir, ne pas regarder les films de piètre qualité qui sont diffusés et sortir de temps en temps pour prendre des photos. La mer est sombre, le ciel persiste dans les gris. Nous longeons la côte et des îles surgissent après n'avoir été que des points sur l'horizon. Il fait froid sur le pont. Le ferry est peuplé de touristes étrangers et chiliens et aussi de gens un peu louches. Des femmes tricotent, des familles jouent aux cartes, des jeunes femmes dorment et les adolescents jouent sur leurs ordinateurs pendant que leurs plus jeunes frères et soeurs inventent des jeux pour passer le temps.

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Contre toute attente, nous faisons un arrêt vers 14h30. Mais un arrêt sans amarrer le bateau. A Rampa Ayacara, nous sommes à peine à la moitié du chemin. Cet endroit un peu perdu donne lieu à une descente de quelques passagers. La passerelle est sortie, une vedette mise à l'eau qui les emmène à terre. La vedette revient avec d'autres passagers. Ils ont le temps de mettre leurs deux pieds sur la passerelle et le ferry commence ses manoeuvres pour reprendre sa direction pendant que trois ou quatre hommes remontent la vedette avec un treuil. L'arrêt a duré à peine un quart d'heure.

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Je décide d'utiliser la stabilité du transport pour faire du tri dans mes photos. Et je ne vois pas ce que je pourrais faire d'autre car il se met à pleuvoir. Le paysage est perdu dans une purée blanche. Plus question donc d'être sur le pont. J'espérais voir des dauphins, mais je ne les ai pas même guettés. Les livres électroniques ont fait irruption mais les livres en papier sont encore plus nombreux. La télé crache toujours des décibels incompréhensibles à la sortie des hauts-parleurs avec le ronronnement du moteur en bruit de fond. Je parviens à tourner le dos à un écran pour ne pas être perturbée par ce qui y défile.

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Nous touchons terre à 20 heures, soit neuf heures de voyage. Nous sommes dans les temps. Sur Puerto Montt, le ciel est bas sur  une ville sombre. Je n'ai pas vu d'immeubles depuis très très longtemps. Le terminal de Naviera austral se situe dans une zone de désolation. Ce qu'il y a autour et en face est laid. C'est désert. Je fuis les chauffeurs de taxis foireux qui errent dans le hall en disant : "Taxi", ce sont ceux qui cherchent le client pigeon, comme dans toutes les villes du monde. Je préfère marcher jusqu'au terminal de bus qui est à 200 mètres où je trouve une vraie station de taxis. Le bord de mer est sans intérêt, un immeuble en construction plombe l'horizon de sa masse de béton encore éventrée.

Le taxi m'emmène à Tren del Sur, un endroit chaleureux où je vais dormir cette nuit. Décoré avec de vieilles valises, d'anciens postes de radios, il y a un restaurant où le menu n'a pas évolué depuis le sud de la carretera austral. A part le hamburger et des plats de viande inexistants au  sud, les poissons sont les mêmes, les accompagnements aussi. Demain, direction Chiloé.