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Chili sin carne

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9 février 2012

Santiago... atchoum !

C'est comment une nuit dans le bus ? Avec ETM, compagnie qui m'a été recommandée par un Chilien, c'est le top. Bus à double étage. En haut, c'est comme la première classe à la SNCF : une rangée double et une rangée de sièges individuels. Les sièges sont larges et confortables. Ayant réservé mon billet en avance, j'ai une place devant, juste derrière la vitre. Des rideaux sont tirés pendant la nuit pour éviter les lumières de l'autoroute. Avec le repose-jambes et l'inclinaison, c'est beaucoup mieux qu'une place d'avion en classe éco. Un emplacement pour un gobelet, une couverture mais surtout un bon film d'action giclant d'hémoglobine après l'arrêt à Osorno et avant d'essayer de dormir. En plus c'était une fille qui tenait la mitrailleuse et elle en a tué des mecs ! Dire que l'on y dort comme dans un lit, il ne faut pas exagérer, mais mon sommeil n'a pas été pire que pendant certaines nuits en avion. Et à 7 heures, on nous sert un café.

Le paysage d'autoroute est bordé par des vignes et des champs de maïs. Devant nous, un fond bleuté avec des irrégularités vers le haut. Ce sont de nouvelles montagnes qui disparaissent au fur et à mesure que nous nous approchons de Santiago. Nous sommes toujours sur l'autoroute et pourtant je vois des joggeurs pratiquer leur activité sur la bande d'arrêt d'urgence et, à deux reprises, des cyclistes traversent la chaussée puis passent leur vélo par-dessus la glissière de sécurité ! A notre arrivée dans la capitale chilienne, le ciel est crasseux, chargé de pollution et peut-être encore de la fumée d'un incendie qui a eu lieu la veille à 160 km d'ici mais qui a plongé Santiago dans un halo piquant les yeux.

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Je débarque au Chilhotel un peu tôt pour prendre ma chambre. Le réceptionniste est arrangeant et me trouve une chambre vide. Surprise : deux peintures pour décoration, l'une représente Notre-Dame, l'autre la tour Eiffel. J'apprendrai plus tard que le patron de l'hôtel est français. J'ai un choc en voyant le Mercurio, quotidien national : on y annonce la mort de Spinetta. Non, ce n'est pas celui d'Air France, mais le poète du rock argentin. Un total inconnu pour moi et les noms de ses héritiers ne sont pas plus familiers. Il fait très chaud à Santiago, mais puisque je dispose d'une journée, je me dis qu'il faut arpenter un peu ses rues et voir à quoi ça ressemble. Ce qui me permettra à l'occasion de me refamiliariser avec le bruit et la foule.

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Je décide de faire le trajet à pied proposé par le Lonely Planet. Un panneau publicitaire affiche la température : 35°C. Un quart d'heure plus tard un autre marquera 41°C. Je comprends mieux pourquoi j'ai vraiment très chaud. J'éternue à plusieurs reprises, j'avais oublié ce que c'était. Le hasard me fait prendre le circuit à l'envers. Je commence donc ma promenade au Museo de bellas artes, beau monument de style néoclassique.

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Ouf, la balade passe ensuite par le Mont Santa Lucia où trônait jadis le château Hidalgo. L'endroit a été emménagé en beaux jardins odorants. L'idéal pour faire une pause et discuter avec un Chilien exilé à Stockholm pendant vingt ans. Du haut du mont, le guide dit que la vue sur la ville est splendide. Oui, car elle est dégagée. Dire que c'est beau, hum, hum ! Autour, ce ne sont que barres d'immeubles d'habitations des années 1970. Des barres verticales trouées de fenêtres et défigurées par les climatiseurs. Je n'aperçois que deux ou trois tours modernes avec un peu d'allure.

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Le chemin passe ensuite par La Moneda, palais présidentiel élégant et aussi gardé que l'Elysée. Je suis maintenant dans le centre historique où quelques bâtiments officiels tranchent sur le reste. Le tout mène à la plaza de Armas, lieu inévitable. Ample, garnie de très grands palmiers, elle attire les peintres en mal de reconnaissance, deux photographes en blouse blanche, des artistes qui s'époumonnent pour mieux garder leur public et un nombre considérable de SDF qui  investissent les meilleurs places à l'ombre sur les bancs. L'office du tourisme est un bureau itinérant. Un jeune homme se déplace dans une tour roulante sur la place, de préférence à l'ombre, et distribue plans de la ville et répond aux questions des touristes, prend aussi des photos des gens qui lui demandent.

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Mes pieds en ont assez et il fait trop chaud pour déambuler. Je trouve deux endroits pour faire quelques achats et prend le métro pour revenir à l'hôtel. Même s'il n'est pas très profond, le concepteur a oublié de faire des escalators. Comme je ne dispose pas de la carte Bip (tel le passe Navigo, elle fait Bip à chaque passage), j'achète un ticket dont le prix varie en fonction de l'heure de pointe ou non. Et à ma grande déception, la machine avale mon ticket. Y a-t-il des contrôles ? A Paris, pas de ticket, une amende. Ici, si on est à l'intérieur, c'est qu'on a forcément payé ? Mystère. Et il n'y a pas de murs dressés sur les points d'entrée et de sortie pour empêcher les gens de sauter. L'architecte a aussi oublié la climatisation dans les rames. Une soufflerie envoie de l'air et sur les quais ce sont des ventilateurs qui projettent de l'air humidifié. Tout ce qu'il y a de plus sain.

Je n'ai pas besoin pour cette fois de voir Santiago plus en détails. Ce n'était pas le but du voyage. Ce que j'ai admiré en Patagonie était bien plus fort. Je voulais du vide, il était là en permanence. Je rentre à Paris gorgée d'air pur et la mémoire pleine d'images inimaginables.

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8 février 2012

Puerto Varas, du charme mais que de monde !

Pour un Européen, il est difficile de concevoir que le mois de février soit la pleine saison touristique. Puerto Varas en est un bon exemple. C'est un peu La Baule en août. Impossible de se garer dans le centre-ville, voire de circuler aisément. Tous les hôtels sont pleins, y compris les hauts de gamme. Certes, Puerto Varas a du charme, mais en une heure j'en ai fait le tour. L'héritage allemand marque la ville dans son architecture et on peut manger des "küchen" à volonté. La plage de sable noir est bondée, les parasols sont déployés. Baignade dans le lac Llanquihué et activités sportives comme le kayak occupent les vacanciers. C'est aussi un endroit réputé pour la pêche à la mouche.

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Le ciel est dégagé et une fois de plus le paysage est différent de celui d'hier soir. Le volcan Osorno est le roi qui domine le lac. Le propriétaire de l'hôtel me conseille vivement d'y aller. Je prends donc la direction d'Ensenada, petite ville à 45 km de Puerto Varas qui n'est qu'une succession de restaurants et d'hospedajes, et encore ça me paraît très désorganisé. A plusieurs reprises, la vue sur le volcan est splendide.

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Alors que de Puerto Varas, je ne distinguais que le sommet un peu perdu dans les brumes de chaleur, le long du lac, il devient plus précis de kilomètres en kilomètres. Une bande de nuages a pris position juste sous la couche de neige. Je me dirige d'abord vers le Lago de todos los Santos. Je pénètre dans le parc national Vicente Perez Rosales et après la cascade de Petrohué, la route se transforme en piste sur 6 km.

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La carretera austral est bien loin. Au bout de ses 6 km, je trouve un lodge de luxe et quantités de bateaux avec lesquels on peut partir en promenade sur le lac. C'est la couleur de l'eau qui est d'emblée fascinante. Ce n'est plus le bleu clair laiteux de la Patagonie du sud, c'est un bleu qui tire très fort vers le vert. Des gens sont allongés sur les bords du lac. Rien ne ressemble pourtant à une plage. C'est un amas de petits cailloux noirs. 

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Le volcan Osorno est là, juste derrière. De forme parfaitement conique, son sommet enneigé n'apparaît plus aussi lisse que quand je le voyais de loin. Des crevasses sont nettement visibles. En l'observant bien, cette couche de neige paraît être une piste de skis idéale. En réalité, l'ascension du volcan est réservée aux excellents alpinistes et il n'est pas possible d'atteindre le sommet.

Le mieux est encore de s'en approcher. Je quitte le Lago de todos los Santos en rêvant de tout ce qu'il me reste à voir au Chili et prend la route qui mène vers des miradors le long du volcan. Ca grimpe assez sec mais quoi de mieux que d'avoir la sensation de regarder cet Osorno avec une loupe. La bande de nuages s'étire, augmente, se disperse. En-dessous, c'est noir. Du noir de la pierre volcanique. La vue me convient et plutôt que de grimper encore, je préfère contempler depuis ce point de vue. Un Chilien intrigué me demande s'il peut voir la photo que j'ai prise au téléobjectif. Oui, les mouvements et l'épaisseur de la neige sont visibles sur la photo. Un petit cratère est situé à proximité. C'est la présence d'une quarantaine de cratères autour du volcan qui lui permettent d'avoir cette forme conique. Chaque fois qu'une éruption a eu lieu, c'est à partir de ces cratères et non à partir du sommet.

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Le temps s'étire lui aussi et il est l'heure de redescendre. Je ne peux m'empêcher de faire d'autres arrêts photos. Surtout que la masse nuageuse qui protégeait jalousement le volcan a maintenant totalement disparu. Le retour à Puerto Montt est simple et je suis en avance pour mon rendez-vous avec le loueur de voitures. Nous avons une conversation agréable qui porte une fois de plus sur le manque d'éducation et de respect des gens en général. Ernesto a une réflexion qui m'interpelle. Il m'explique que les Chiliens sont des gens intelligents mais qu'ils ne savent pas se servir de leur intelligence. Si ce pays a su se développer correctement, il est vrai que des progrès restent à faire. En matière de tourisme, le peu que j'ai vu l'Argentine montre que le Chili pourrait mieux faire à certains endroits.

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Ernesto me laisse à la station de bus d'où je vais partir à 20 heures pour Santiago par un bus de nuit. Il n'y a pas de trains au Chili ou si peu. Une ligne Santiago-Puerto Montt a été construite mais elle est aujourd'hui éteinte. La station de bus est un grouillement identique à une gare parisienne. La différence, c'est qu'il est impossible de savoir de quel endroit mon bus va partir. Et pour un départ à 20 heures, le bus n'arrive qu'un quart d'heure avant.

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Mais ça fonctionne. Tous les bus partent à l'heure. Pourquoi un homme ferme-t-il la barrière de sortie de la station puisqu'il doit la rouvrir toutes les deux minutes. Un emploi fictif peut-être. Nous sortons de Puerto Montt sans difficulté. A deux carrefours, des jongleurs profitent du feu rouge pour faire la démonstration de leurs talents. C'est mieux que la mendicité pure et simple. Les auto-stoppeurs chiliens investissent même l'autoroute, ce qui est impensable en France.  Bien plus loin que Puerto Varas, le volcan Osorno est le seul élément du paysage intéressant. Nous faisons un arrêt dans la ville d'Osorno avant de filer direct à Santiago. Demain matin, je renoue avec la grande ville.

7 février 2012

Rustique à Chiloé, fashion à Puerto Varas

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Allez, encore un peu de Chiloé pour la dernière fois. De Dalcahué, je pars vers Castro, la capitale, où je sais que je ne resterai pas longtemps. Le soleil m'a donné rendez-vous aux "palafitos", ces maisons sur rue d'un côté et sur pilotis de l'autre. Vu l'état de l'envasement, je ne suis pas certaine qu'une barque soit encore d'une quelconque utilité, mais sous cette lumière, l'endroit fait office de carte postale. L'autre monument à voir est la cathédrale Saint François.

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Elle en impose de l'extérieur, avec ses deux tours. Ses couleurs saumon et violet mériteraient un bon rafraîchissement. A l'intérieur, le bois verni est mis en valeur par une rangée de vitraux colorés. Comme ailleurs, le Christ est habillé, contrastant avec la sobriété du lieu classé à l'Unesco. Cette église n'a pas la froideur de nos églises en pierre. En dehors du fait que leur construction fait appel à des techniques bien particulières développées par les Chilotes, ce sont plus que des églises. C'est un lieu où l'on a envie d'entrer et de rester. Le bois enveloppe de sa chaleur et invite à une méditation religieuse ou pas. La finesse dans la sobriété ramène à des valeurs sincères et justes. Il est peut-être temps de remercier les Jésuites d'avoir évangélisé les habitants indigènes de Chiloé et d'avoir développé tout cet art aujourd'hui maintenu avec un peu de difficulté. A force d'exploiter le bois, l'île n'en dispose plus autant qu'avant et les facilités de la vie ont détourné les jeunes de ces activités manuelles qui font la richesse de l'île.

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Castro, avec ses 35000 habitants, n'a rien de vraiment intéressant. Je dirais même plus : tant de gens louches y traînent que je ne m'y sens pas très bien. D'ailleurs, ces derniers jours un chauffeur de taxi a été tué et la couverture du journal local annonce l'arrivée de drogues dans la capitale. Mieux vaut aller voir Ancud, tout à fait au nord. Me voici repartie sur la Ruta 5 avec ce même vide à droite et à gauche.

Si je ne vous ai pas parlé de la côte Pacifique, c'est qu'elle est inhabitée. Les premiers habitants résidant en majorité sur l'eau avaient développé leurs activités de pêche dans la mer intérieure. Quand les routes ont été construites, tout le monde est resté à l'est. Les élans rugissants du Pacifique sont certainement aussi décourageant. Seul un parc national est à voir côté ouest. Il est difficile d'accès et j'en avais assez des pistes. Le temps est à la pluie et je file vers une brume épaisse et blanche d'où pourraient sortir un trauco, ce gnome répugnant et puissant vivant dans la forêt. Les seules manifestations de sorcellerie auxquelles j'ai été confrontées sont exprimées dans de l'artisanat !

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Ancud a du charme. C'est de là que partent des expéditions pour voir des pingouins. M'estimant gavée de ces animaux attendrissant, j'ai zappé de mon programme. En revanche, le Musée des églises m'a été fortement recommandé. Non loin de la plaza de Armas, il a trouvé refuge dans une église dont il n'a été rénové que les murs et le toit. Le musée dispose de belles maquettes des principales et des plus belles églises de l'île et un effort didactique a été fait pour attirer l'attention des visiteurs sur la mise en péril du savoir-faire de restauration. Cette courte visite me laisse sur le sentiment que l'île jouit d'un semblant de culture.

Par hasard, je découvre le fort espagnol San Antonio, d'où la vue sur la mer et une partie d'Ancud est amplement dégagée. Le centre-ville a son lot de supermarchés, de magasins de bric et de broc, de restaurants. Mais je n'y vois pas de vagabonds comme à Castro. Je dois prendre de l'essence. Activité banale mais qui me donne l'occasion de bénéficier d'une attention très particulière. Le pompiste me donne de la "dama" à tout bout de champ. Je me sens telle Marie-Antoinette évoluant dans la galerie des Glaces. "Avancez encore un peu, dama. Pouvez-vous ouvrir le réservoir, dama. Comment allez-vous payer, dama ?" C'est à la fois complètement déplacé et ce monsieur le fait avec un naturel qui doit se reproduire plusieurs fois dans la journée.

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Allez direction Puerto Montt maintenant. Je me rends compte que j'ai retardé le plus longtemps possible ma sortie de Chiloé afin d'éviter le retour vers la civilisation. J'embarque à côté d'un énorme camion, serrée comme une sardine dans ma Toyota Yaris entre la paroi de la barge et le camion. Il pleut trop pour être dehors. J'aperçois une église en haut d'une colline, son rouge noyé dans la brume. Au revoir Chiloé.

En fait, il n'est pas question de m'arrêter à Puerto Montt mais de monter 20 km plus haut et de rejoindre Puerto Varas. La circulation est intense dans la station. Je comprends mieux l'effet vacances des Chiliens quand, au bout d'une heure, j'ai essuyé plusieurs refus pour une chambre. Je récupère une suite dans la maison de la propriétaire d'un hôtel. La maison est immense, la femme californienne. Cette bâtisse est un ancien entrepôt à pommes de terre qu'elle a aménagé pour elle avec des annexes de sa guest house. Une fois de plus, je me sens à la maison et pas à l'hôtel. Civilisation mais pas trop.

Sur le bord du lac, les seniors font de la marche rapide en balançant bien les bras comme on le leur a appris, les quadragénaires s'épuisent au pédalo et les plus jeunes lancent un morceau de bois dans le lac pour faire faire de l'exercice au chien. Si je compare avec le peu que je connais de Puerto Montt, Puerto Varas a du charme, mais ça reste une ville où le commerce est roi et la consommation privilégiée. A découvrir un peu plus en profondeur demain.

6 février 2012

Chiloé, deuxième !

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Petit déjeuner bavard comme hier. La conversation est fluide, les sujets divers et nous nous rejoignons beaucoup. Entre voyages et photo, médias et vie des temps plus modernes que jamais, nous partageons nos impressions et nos vécus. La grande solitaire que je suis ne vivrait peut-être pas dans cet endroit merveilleux, mais j'y passerais volontiers une semaine. Le visiteur du jour est un faucon. Même poste d'observation pour le même type d'acteur intéressé cette fois par des morceaux de viande. Je quitte mes hôtes et leurs amis parisiens en nous promettant de nous revoir à Paris et reprends la route du sud de Chiloé. Car hier, je n'ai pas eu le temps d'aller jusqu'à Achao sur l'île de Quinchao. Et je ne veux pas partir d'ici avec un sentiment d'avoir raté un bout.

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Cette fois, je ne fais que les 13 km de pistes qui séparent la maison de la Ruta 5. A la sortie d'Ancud, je vois pour la première fois de mon séjour de nombreux panneaux publicitaires. Il y a à la fois du préventif pour les femmes enceintes et de la publicité pour un médicament anti-maux de tête ! Cette partie de l'île est assez monotone. Pas ou peu de maisons, beaucoup de terrains non cultivés.

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Surprise, alors que la route est bonne (en travaux importants à certains endroits), je dépasse un attelage de boeufs avec sa carriole et ses troncs de bois à l'arrière. Ils sont peut-être peu nombreux mais ils persistent à se déplacer avec lenteur. Et si c'étaient eux qui avaient raison d'être aussi libres ?

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Retour à Dalcahué où je vais traverser sur une barge. Personne ne descend de sa voiture, il y a plus d'habitués que de vacanciers heureux d'une pincée d'aventure. En débarquant sur l'île, nous sommes accueillis par un portique de bienvenue. L'île de Quinchao s'étire sur environ 25 km. La route est goudronnée et sillonne à travers des carrés de pâturages en patchwork indéfini de cultures. Pour rien au monde je ne viendrai ici en vélo. Montées et descentes en permanence.

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Mon but est d'aller jusqu'à Achao qui abrite une magnifique église. A l'entrée de la ville, un mirador permet d'avoir une belle vue sur les autres petites îles environnantes. Comme hier avec le rideau coulissant, aujourd'hui c'est un rideau qui se lève. L'eau est sombre, la ligne au-dessus est claire et lumineuse et la ligne suivante est dans un gris presque noir. Une femme au visage noirci par les heures passées à l'extérieur confectionne des objets dans une sorte d'osier. Elle m'interpelle dans un sourire aussi élastique que celui du pêcheur l'autre jour et me demande d'inscrire mon nom sur une feuille et d'où je viens. C'est la mairie qui la charge de cette tâche pour avoir une idée de l'origine du passage. Je jette un oeil sur la liste du jour : un Italien, tous les autres sont chiliens. Dans le champ adjacent, telles les "Glaneuses" de Millet, des moutons broutent en ligne sur la pente descendante.

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A Achao, l'église Santa Maria de Loreto, édifice jésuite du XVIIIe siècle, mérite de faire la route. Imposante dans sa longueur, son intérieur est d'une très grande délicatesse. La moindre décoration est du bois sculpté et peint. En guise de rideaux, des panneaux de bois ont été ondulés et ajourés.

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La chaire est lumineuse, les colonnes dont la peinture s'estompe se patinent au fil du temps. Les photos sont interdites, mais ce n'est pas clair si c'est seulement sans flash ou si c'est parce que la majorité des appareils vont sortir le flash que les photos sont interdites. Je suis un peu embêtée, mais je vois qu'autour de moi les nombreux visiteurs ne s'embarrassent pas de l'interdit. Alors, je m'y mets aussi, notant à l'occasion la présence d'une adolescente assise sur le dernier banc, la mine renfrognée, consultant son mur Facebook sur son Blackberry. Un autre type est entré avec ses canettes de bière, il en ouvre une, mais se sentant épié n'ose y porter la bouche. Une femme est pourtant là pour surveiller, mais il faut au moins quatre flashes pour qu'elle dise à moyenne voix que c'est interdit. Un petit musée détaille la vie des indigènes sur l'île avant que les jésuites ne les convertissent.

Des efforts sont faits à Achao pour attirer les touristes. La place devant l'église est en rénovation et le bord de mer a été agréablement aménagé, bien qu'un peu vide. Quelques bateaux font la navette vers les îles en face. Il est temps de revenir sur mes pas. Un petit détour par Chullec parce qu'une pancarte vante sa faune aviaire. Mais en dehors des ibis que je vois en vol, je n'ai rien d'intéressant à mettre dans la boîte.

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Un autre mirador pour profiter du soleil de fin d'après-midi qui illumine une baie cernée de collines. Le bac de nouveau où il faut cette fois entrer en marche arrière car il n'y a qu'une sortie. Je décide de rester dormir à Chiloé. La lumière est fascinante, la rusticité des gens perturbante dans ce monde en perpétuel mouvement.

5 février 2012

La pluie de Chiloé dessine le paysage

Le démarrage de la journée est lent. Ciel bas et crachin. Nuit sans un bruit, un régal. Le confort de la maison est une invitation pressante à se mettre au coin du feu et à lire. Mais que diable, je suis venue pour Chiloé. Sur les conseils de Marc et Françoise, je pars vers Quemchi, en prenant les pistes qui longent la côte est de Chiloé.

Si mon arrivée chez eux a été presqu'un sans faute, ma sortie pour la journée est tout autre. Deux fois, je descends vers la grève et tombe nez à nez avec des pêcheurs qui comprennent instantanément que je suis perdue. La deuxième fois, le pêcheur sans dents sourit de ses lèvres élastiques et me parle, me parle en rigolant. Je lui demande la direction de Linao. La réponse est loin d'être claire, mais je vois à quel croisement je dois bifurquer. Entre les arrêts photos et les erreurs d'aiguillage, je mets évidemment beaucoup plus de temps que prévu. Sans compter que je n'ai pas de 4X4 et qu'il aurait été recommandé pour ce trajet. Vigilence constante devant les trous et les monticules de pierres.

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En attendant, ce que je vois de Chiloé c'est du vert et des arrondis de collines. Le vert est plus ou moins intense selon la lumière. On m'avait dit : "A Chiloé, il faut que tu aies de la pluie, sinon, ce n'est pas Chiloé." J'ai été servie. Mais les éclaircies ont été aussi nombreuses que les averses. Le plus difficile est finalement de s'habiller. Car il ne fait pas froid. J'enfile le ciré sur le dos au cas où et j'ai chaud à de nombreuses reprises.

Je croise un Chilote sur son cheval. La répartition des poids n'est pas très équitable. Le cheval est petit et le monsieur très corpulent. Les deux ondulent dans des sens différents à chaque trot. L'envie de prendre une photo est forte, mais le monsieur fronce très fort les sourcils et son regard noir freine instantanément mes désirs. Cette partie de l'île est relativement peuplée. En permanence, je double des gens sur le bord de la piste. Ils marchent, ne font pas de stop et s'ils vont au prochain village, cela veut dire qu'ils marchent beaucoup. Il pleut ? Ce n'est pas certain qu'ils s'en rendent compte. L'île est aussi très bien desservie par un réseau de bus. Des abris ont été aménagés. Ils sont souvent vides, mais je vois également des gens qui attendent. Ou qui se protègent de la pluie.

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Chiloé est grand comme la Corse pour 150000 habitants. De quoi vivent-ils ? En autarcie. Les maisons que je crois perdues au milieu de la campagne sont non seulement habitées, mais chacun a ses quelques hectares de terre, son cochon, sa vache, des moutons. Avec un peu de pêche et la culture de pommes de terre, les repas sont assurés. Un peu de travail ici ou là et s'il n'y en a pas, le menu sera patates exlusivement. Il y a toutefois de nombreux élevages de saumon qui emploient du monde. Ce travail régulier entraîne des changements de comportement chez les jeunes qui souhaitent une autre vie.

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La circulation n'est pas intense jusqu'à Quemchi. A mon arrivée dans ce village de bord de mer, il pleut fort et l'horizon n'est qu'un voile blanc opaque. Le vert bordant le rivage est à peine visible. Soudain, la pluie s'arrête et c'est comme si quelqu'un ouvrait un rideau. De la droite vers la gauche, le voilage disparaît progressivement, la brume s'estompe et chaque morceau du paysage retrouve ses couleurs naturelles. Le jaune des bateaux devient étincelant, le bleu du ciel et le vert de la végétation éclatent sous le coup de soleil. Mieux relié au reste de l'île, il y a plus de monde à déambuler. Sur la place centrale, la mairie prend soin de ses administrés : des appareils de fitness font face à la mer. Prière de lire le mode d'emploi avant. L'église est fermée, mais l'extérieur vaut le coup d'oeil.

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Après Quemchi, l'arrêt conseillé était l'île d'Aucar. Même pas signalée dans mon guide. Si je n'avais pas su qu'on y allait par une passerelle, je l'aurais ratée. Le talent pour mal informer les touristes est une dure réalité, confirmée par les Français vivant ici. La passerelle fait 500 mètres de long. "En mal estado", prévient une pancarte. Mieux vaut éviter de regarder ses pieds, en effet. Petite réserve botanique, c'est aussi l'île des âmes navigantes. Une église, un cimetière fleuri de fleurs artificielles mais de loin elles paraissent vraies. Délicieuse mini-promenade dans un endroit imprégné de mystère.

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Je continue ma route vers Dalcahué en faisant une halte à Tenaun, rien que pour l'église. Il faut dire que Chiloé est aussi réputée pour ses églises dont un certain nombre sont classées à l'Unesco. La descente vers Tenaun - qui signifie trois monts - est splendide. Les trois monts sont là, grosses bosses de jaune s'étirant vers le vert et le village est en bas. L'église est la reine du village. Avec ses étoiles sur sa façade, elle sort de la banalité. Tout comme sa couleur bleue. La voûte de son bleu uni surmontant des colonnes blanches lui donne un côté surréaliste. Sa restauration entre 2005 et 2006 a fait l'objet d'une consultation de la population pour la couleur. Sur la place qui domine le village, quelques enfants jouent. A intervalles réguliers, ils vont chez Anita, le "mercado particular" d'où ils sortent avec une sucette.

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Retour par la même route pour aller maintenant à Dalcahué. La piste s'arrête au bout de 13 km et je ne suis pas fâchée de sentir de l'asphalte. "L'endroit des bateaux" me plaît. Sans doute parce que la lumière qui baigne le bord de mer est improbable. Un bout de paysage est dans le gris-noir et après une barrière très franche le même paysage continue dans une lumière d'après-pluie.

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Les bateaux blancs sont éclairés comme si des projecteurs étaient dirigés vers eux. Il y a de l'animation car c'est dimanche, jour de fête artisanale. Les spécialités du coin sont confectionnées avec la laine des moutons dont la teinte est obtenue grâce à des piments naturels, le plus souvent avec des plantes. Je ne trouve rien qui m'intéresse en dehors d'un magnet chilote. Le temps passe et il est temps de rentrer. Le dîner chez Marc et Françoise est pour la deuxième journée toujours aussi convival et seules les paupières tombantes sonnent la fin des agapes.

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4 février 2012

Embarquement pour Chiloé

Le temps de régler des choses pratiques, acheter un billet de bus pour Santiago, récupérer une voiture et me voici partie vers Chiloé. Temps maussade, mais la très forte luminosité laisse augurer des améliorations. Une cinquantaine de kilomètres séparent Puerto Montt de Pragua où un ferry permet de débarquer sur Chiloé. Ce samedi 4 février est un peu comme un 31 août. C'est un week-end de va-et-vient pour les Chiliens. L'attente n'est pas très longue et la traversée ne dure qu'une petite demi-heure. Les Chiliens sont finalement plus excités que moi. Mettre leur voiture sur ce qui n'est pas grand chose de plus qu'une barge met de l'exotisme à leurs vacances naissantes. J'ai pris tellement de ferries et vécu tellement d'aventures depuis un mois que j'attends que cette traversée se déroule. Seules particularités : un panneau de direction d'évacuation en cas de tsunami et le wi-fi à disposition à bord.

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A Chiloé, j'ai un contact. J'ai échangé un mail  avec un couple français dans lequel je me présentais en leur demandant si je pouvais être chez eux à peu près à cette date. Ils m'avaient répondu en me donnant leur numéro de téléphone... et j'ai jeté le mail. J'aifait le numéro dont je disposais mais quelqu'un d'autre a répondu. Leur adresse ne ressemble pas à la mienne. Je sais qu'ils ont posé leur valise entre Manao et Linao, deux villages sur la côte est qu'on atteint par des pistes.

Alors, le premier panneau qui m'annonce Manao me fait tourner le volant. Je me retrouve rapidement sur une route de terre et de pierres, ne sachant pas très bien où je m'engage. Un premier atterrissage sur une grève me fait reculer. A intervalles réguliers, une indication pour du tourisme rural m'incite à aller dans cette direction. Je profite de croiser deux personnes sur le pas de leur porte pour leur demander s'ils ne connaissent pas des Français installés dans le coin. Dans un magma de mots dont je ne comprends pas tout, je retiens qu'il faut tourner à gauche au prochain croisement. C'est ça de gagné.

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La piste n'en finit pas. Je traverse un village. Je ne sais combien de personnes vivent ici, mais suffisamment pour avoir une école. Des maisons isolées sont postées sur le bord du chemin. Soudain, une côte. Et en haut de la côte, un être humain. Arrêt, interrogation. Il faut faire demi-tour et prendre à droite à l'embranchement que je viens de dépasser.

La piste devient alors un chemin plus étroit. Est-ce possible que des Français vivent si loin de toute civilisation... Et ce chemin mène finalement à une barrière fermée. Je sors de la voiture, vois une grande maison au fond. Je me dis que ce doit être mon point de chute. Je m'apprête à ouvrir la barrière, me dis que non, ça ne se fait pas. J'éteins le moteur en voulant y aller à pied, crains soudain qu'il n'y ait un chien méchant. La providence arrive. Un homme marche dans ma direction. "Des Français vivent-ils ici ?", est la question que je pose pour la troisième fois. Il me répond que oui. Je lui demande s'il sait comment ils s'appellent. "Marc", dit-il avec un beau sourire tout en s'avançant pour m'ouvrir la barrière.

Après une belle allée de coquillages blancs éventrée par une bande de verdure, je me gare à côté de deux 4X4. Je crois apercevoir quelqu'un derrière une fenêtre. Je frappe à la porte. J'entends du bruit à l'intérieur mais personne ne vient. Au bout d'un instant, la porte s'ouvre. Un monsieur avec une belle barbe blanche de quatre jours. Il se présente comme Marcus et de ses beaux yeux marrons verts ouverts comme la porte d'une église le dimanche me dit : "Vous êtes Florence ?" Il me fait entrer, une femme se lève du canapé. Je pense que c'est Françoise, mais c'est Marie-Josée. Ils ont l'air très surpris mais pas autant que Marc qui descend l'escalier en disant : "Ca alors, mais ça alors, je suis bluffé. Comment avez-vous fait pour trouver ?" Eh bien, vous êtes entre Manao et Linao, non ? Il semblerait que je sois unique. Etre arrivée chez eux sans avoir eu aucune indication. Prise de contact spectaculaire.

Et moi je suis sciée. Cette maison imposante de l'extérieur est un havre d'humanité. Que du bois. Tout respire la main de l'homme. Les baies vitrées offrent la lumière que le ciel veut bien donner. Instantanément je m'y sens bien. Il faut dire que retrouver des Parisiens vivant à Bastille et des anciens Parisiens dans un tel lieu nous berce dans un cocon d'intimité. Le reste de l'après-midi se perd en bavardages. Je n'ai aucune envie d'aller explorer l'île pour le moment. Le salon offre une vue partielle sur une baie abritée où deux bateaux ont jeté leur ancre. L'un bat pavillon chilien et l'autre américain.

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La conversation bat son plein quand un visiteur un peu particulier montre son bec dans le jardin. Un aigle. "C'est la femelle", me dit Marcus. Je vais chercher l'appareil photo. "Ne t'inquiète pas, le mâle va venir aussi", répète à plusieurs reprises le même Marcus. Ce n'est pas l'heure à laquelle ils  viennent habituellement, mais Françoise décide de poser des croûtes de fromage sur un perchoir qu'ils ont aménagé. Avec précaution, le mâle, qui a fini par rejoindre sa femme, s'approche et se pose. Je mitraille à travers la fenêtre. Il ne partage pas le festin avec madame. Tout juste fait-il tomber un morceau. Nous avons ouvert la porte et je suis maintenant à l'extérieur. L'aigle est à 5 mètres, mais il sent le danger le guetter. Il ramasse alors tout ce qu'il peut avec ses serres et s'envole dans un majestueux déploiement d'ailes. Je n'ai besoin de rien de plus pour ma journée, je suis rassasiée. Pourtant, le crabe du dîner est un autre festin.

3 février 2012

Pour Puerto Montt, c'est plus court en bateau

Ce matin, le volcan Corcovado a disparu du décor. Tout comme le volcan Chaiten. Tous les deux sont dans les nuages, entièrement cachés. Paysage changeant au gré des humeurs du ciel. Le temps est revenu à la grisaille. Je prends mon petit déjeuner un peu avant 8 heures. Quand la propriétaire de l'hospedaje et sa femme de ménage pénètrent dans la salle, elles ont l'air surprises. C'est comme si je les dérangeais dans un ordre parfaitement établi. A telle heure, elles préparent les tables pour le petit déjeuner et telle autre heure, elles allument du feu pour chasser la sensation de froid qui pénètre dans les maisons. C'est d'ailleurs curieux cette façon de tout installer avant que les voyageurs ne s'attablent. Du café, du thé et un thermos d'eau chaude sont disponibles sur chaque table. Elles n'ont ainsi pas de question à poser sur le choix du liquide matinal.

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La propriétaire n'a pas un mot pour moi, à peine bonjour. Elle ne s'adresse qu'à sa femme de ménage. Cette femme semble éviter tout contact avec les gens d'ailleurs, elle est recluse dans une douleur indicible et son corps légèrement courbé entraîne son regard vers le bas évitant celui de l'extérieur. Gérer un hospedaje est sa façon de communiquer et à l'inverse des gens de Chaiten revenus vivre au coeur des cendres elle ne cherche pas à nouer de discussion. Son corps parle pour elle : "Laissez-moi vivre dans mon désespoir."

Aujourd'hui, je prends le bateau qui m'emmène directement à Puerto Montt en huit à dix heures de navigation. Le départ est prévu à 10 heures, rendez-vous est donné à 9 heures. Quand je me présente à l'embarquement, le ferry de Naviera Austral que j'ai vu s'approcher depuis ma chambre tout à l'heure vomit ses véhicules. Une vingtaine de voitures sont déjà sorties. Deux camions citernes et un camion de marchandises, tous avec des remorques, en sortent. Des motards harnachés pour affronter poussière et mauvais temps, la caméra vissée sur un de leurs casques. Pas plus de deux cyclistes s'apprêtent à appuyer sur leurs pédales comme des forcenés pour descendre vers le sud. Les passagers peuvent alors débarquer et rejoindre leurs chauffeurs dans les voitures pour la plupart.

Ce ferry a voyagé toute la nuit depuis Puerto Montt. Il va faire le trajet dans l'autre sens après avoir chargé de nouveaux passagers et surtout de nouveaux véhicules. Dix voitures s'engagent dans le ventre du ferry et se calent à l'extrémité. Un camion de 14 tonnes équipé d'une remorque de 10 tonnes a l'honneur d'être le premier à manoeuvrer. Il doit entrer en marche arrière. Le ferry n'a qu'une seule entrée et sortie. La rampe d'accès est courte pour des véhicules de cette longueur. Le chauffeur manie le volant dans un sens puis dans un autre, la remorque tourne, mais pas comme il faut. Il est guidé par trois-quatre hommes. Il repart en ligne droite  et recommence. La remorque roule sur la passerelle et commence à entrer, mais quelque chose doit  aller de travers à l'intérieur car elle ressort. Au total, il lui faudra vingt bonnes minutes pour se faire manger par la cale du ferry. Et sûrement encore vingt minutes à l'intérieur, car lorsque nous montons à bord, le ton entre le chauffeur et les hommes qui le guident a monté.

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Le pire est à venir. Un camion-hôtel de 23 mètres de long, en deux morceaux, va devoir procéder aux mêmes ajustements. Ce sont des Allemands, de l'est très certainement, pour voyager dans ces conditions. Le chauffeur ne parle pas un mot d'espagnol. Le chef ès direction est un "gordo" à la voix aussi puissante que la corpulence. Il s'énerve devant ce chauffeur qui ne tourne pas le volant dans le bon sens. Les Chiliens se mettent en quatre pour faire entrer ce véhicule insensé. Le ferry bouge pour approcher la passerelle et des hommes ajoutent des planches de bois devant, les ajustant au plus près. Deux fois, le chauffeur descend pour prendre les mesures. Le temps passe et l'horaire de départ ne sera pas respecté. Derrière, il y a encore un autre véhicule des Allemands, sorte de bus monté sur un châssis de camion, un autre camion et un camion citerne, plus une dizaine de voitures. Je finis de regarder ce film un peu lent mais plein de rebondissements. Quand la remorque semble correctement s'engager, le groupe d'Allemands sur le bateau se met à crier : "Ya, ya, ya, ya, ya !" en forme d'encouragement. Toute nationalité en groupe se convertit en acteur d'un spectacle pas toujours plaisant. Ce qu'il reste de véhicules ne pourra pas être à la hauteur, j'entre pour m'installer.

Ce n'est pas un navire de luxe. A l'intérieur, des alignements de siège inclinables qui doivent être très inconfortables pour y passer la nuit. Des écrans de télévision ont été posés partout où c'était possible, une salle à manger et un kiosque pour acheter de quoi se restaurer. La "vendeuse" si peu aimable de l'agence de Coyhaique ne m'avait pas précisé qu'on pouvait acheter un repas. Qu'importe, je ne l'aurais pas pris car la qualité dans ces endroits laisse souvent à désirer. Je pense juste que cette jeune fille ferait mieux de changer de travail plutôt que de sourire le 31 février quand un client pousse la porte de Naviera Austral.

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Finalement, le Don Baldo largue les amarres à presque 11 heures. Rien d'autre à faire que de lire, dormir, ne pas regarder les films de piètre qualité qui sont diffusés et sortir de temps en temps pour prendre des photos. La mer est sombre, le ciel persiste dans les gris. Nous longeons la côte et des îles surgissent après n'avoir été que des points sur l'horizon. Il fait froid sur le pont. Le ferry est peuplé de touristes étrangers et chiliens et aussi de gens un peu louches. Des femmes tricotent, des familles jouent aux cartes, des jeunes femmes dorment et les adolescents jouent sur leurs ordinateurs pendant que leurs plus jeunes frères et soeurs inventent des jeux pour passer le temps.

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Contre toute attente, nous faisons un arrêt vers 14h30. Mais un arrêt sans amarrer le bateau. A Rampa Ayacara, nous sommes à peine à la moitié du chemin. Cet endroit un peu perdu donne lieu à une descente de quelques passagers. La passerelle est sortie, une vedette mise à l'eau qui les emmène à terre. La vedette revient avec d'autres passagers. Ils ont le temps de mettre leurs deux pieds sur la passerelle et le ferry commence ses manoeuvres pour reprendre sa direction pendant que trois ou quatre hommes remontent la vedette avec un treuil. L'arrêt a duré à peine un quart d'heure.

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Je décide d'utiliser la stabilité du transport pour faire du tri dans mes photos. Et je ne vois pas ce que je pourrais faire d'autre car il se met à pleuvoir. Le paysage est perdu dans une purée blanche. Plus question donc d'être sur le pont. J'espérais voir des dauphins, mais je ne les ai pas même guettés. Les livres électroniques ont fait irruption mais les livres en papier sont encore plus nombreux. La télé crache toujours des décibels incompréhensibles à la sortie des hauts-parleurs avec le ronronnement du moteur en bruit de fond. Je parviens à tourner le dos à un écran pour ne pas être perturbée par ce qui y défile.

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Nous touchons terre à 20 heures, soit neuf heures de voyage. Nous sommes dans les temps. Sur Puerto Montt, le ciel est bas sur  une ville sombre. Je n'ai pas vu d'immeubles depuis très très longtemps. Le terminal de Naviera austral se situe dans une zone de désolation. Ce qu'il y a autour et en face est laid. C'est désert. Je fuis les chauffeurs de taxis foireux qui errent dans le hall en disant : "Taxi", ce sont ceux qui cherchent le client pigeon, comme dans toutes les villes du monde. Je préfère marcher jusqu'au terminal de bus qui est à 200 mètres où je trouve une vraie station de taxis. Le bord de mer est sans intérêt, un immeuble en construction plombe l'horizon de sa masse de béton encore éventrée.

Le taxi m'emmène à Tren del Sur, un endroit chaleureux où je vais dormir cette nuit. Décoré avec de vieilles valises, d'anciens postes de radios, il y a un restaurant où le menu n'a pas évolué depuis le sud de la carretera austral. A part le hamburger et des plats de viande inexistants au  sud, les poissons sont les mêmes, les accompagnements aussi. Demain, direction Chiloé.

2 février 2012

Le volcan Chaiten, une autre planète

Voilà, c'est fini. Quatre jours de pluie, une journée sans mais nuageuse et enfin le soleil illumine mon réveil. Ca commençait à être long. Je m'étais mise d'accord hier avec Nick de l'agence Chaitur pour monter au volcan. Nous avons rendez-vous à 8h30. Etant debout tôt, je ne crains pas l'expérience des Australiens de Puyuhuapi. Ils avaient rendez-vous avec Nick à 6 heures... il est arrivé à 7h30 !

A ma grande surprise, il y a un jeune homme qui attend aussi. Débarqué hier soir, il a eu le temps de croiser l'homme des excursions du village et est prêt lui aussi à affronter les pentes du volcan Chaiten. 9 heures, personne. 9h15, des voitures passent, mais pas de Nick. 9h30, toujours personne. Le papa du jeune homme prend des nouvelles par téléphone : c'est la première fois que son petit part tout seul ! 9h40, Nick et sa femme arrivent en toute tranquillité. Oui, je confirme que je veux toujours y aller. Il me dit qu'il a vu deux autres personnes qui aimeraient venir, peut-être un peu plus tard.

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Il prend le temps de sortir les vélos qu'il loue, seulement trois dont un est inutilisable car la chaîne est à moitié cassée. Il les pose, les déplace de 10 cm. Il en enfourche une pour faire 100 mètres et aller demander à de jeunes touristes qui prennent leur petit déjeuner devant la baie cendrée s'ils ne seraient pas intéressés. Revient bredouille. Il m'explique alors qu'il est venu tôt à cause de la chaleur, que normalement il planifie et part à 6 ou 7 heures du matin. Je lui fais remarquer que j'étais là à 8h30. Le jeune homme s'excite un peu, moi pas. Je ne sais pas s'il cherche à rameuter plus de monde pour que je paie moins ou s'il ne veut pas passer pour l'égoïste de service qui est parti avec deux personnes alors qu'il aurait pu en embarquer plus. J'ai déjà spécifié que je suis prête à payer le prix total qu'il prend pour 5 ou 6 personnes.

Finalement, deux jeunes hommes se pointent avec leurs gros sac à dos. Avec son regard perdu, Nick les emballe en moins de deux minutes. L'un des deux veut faire laver du linge et Nick lui même doit acheter quelque chose à manger. Un arrêt au lavomatique caché dans une maison individuelle, un arrêt à la supérette dégarnie, un autre pour le pain. Mais entre le lavomatique et le reste, nous repassons par l'agence, des fois que quelqu'un d'autre serait venu. Bingo, au retour du lavomatique, un jeune couple attend. Evidemment, la femme de Nick n'a pas pu le prévenir, car il lui a laissé son portable lors d'un passage précédent pour gérer un transfert à l'aérodrome ! Avant de nous élancer vers le Parc Pumalin, il fait encore une halte pour régler définitivement ses problèmes d'électricité. Ouf, à 11h30, nous prenons la direction du parc.

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Le ciel est aujourd'hui complètement dégagé, la chaleur est revenue. Sitôt la dernière rue bitumée dépassée, la piste refait surface. Et elle est dure. Non loin de la ville, elle longe la piste de l'aérodrome ! Il ne nous faut qu'une demi-heure pour arriver au début du sentier. Pendant ces trente minutes, Nick n'a pas cessé de me parler. Enfin de marmonner dans sa barbe grise désordonnée. Ses yeux ronds sont souvent égarés dans des pensées impénétrables. Impossible de savoir s'il est Canadien ou Américain. Il me dit qu'il vit ici depuis douze ans, mais je pense que c'est beaucoup plus. Son flot de paroles est ininterrompu. Sauf que par moments, je ne comprends tellement pas ce qu'il me raconte que j'en suis à me demander s'il me parle anglais ou espagnol ! Il s'est lancé sur le sujet musique. "Catcho (mot typiquement chilien pour comprendre)" presque rien. Seuls quelques mots me permettent de suivre un peu et de percevoir le changement de thème. En plus, le bruit que fait le minibus couvre sa voix très douce mais sans puissance. Il a la simplicité des gens amoureux de la nature, dans laquelle il puise son énergie. Il est l'un des rares à être resté après l'éruption du volcan, travaillant avec les géologues et les vulcanologues.

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Vers midi, nous sommes au début du sentier qui va nous guider vers le cratère. A peine quatre ans après un désastre, des hommes ont eu le courage de refaire un sentier. Il manque encore un panneau de signalisation à l'entrée, mais je tire mon chapeau à ces gens et bénit leur générosité. Ce que nous voyons, ce sont des troncs d'arbres debout, morts sur lesquels de la végétation commence à repousser. La base de certaines branches est verte et ce vert grimpe lentement recouvrant peu à peu le blanc des branches. Nick s'arrête au bout d'à peine dix minutes, il scrute le sol, se penche, ramasse une pierre, me la tend et fait de même avec les cinq autres personnes. Et se lance dans un exposé sur ce que sont ces pierres, comment s'est déroulée l'éruption. Sans bruit autour de lui, il devient plus compréhensible.

La marche peut commencer. Ses 55 ou 60 ans ne lui ont pas ôté sa légèreté. Il file comme un lapin devant nous. Le plat a la durée de vie d'un papillon. La montée est régulière et rapidement, sans doute pour monter plus vite, des marches ont été aménagées. Certaines sont trop hautes pour des gens de ma taille. Alors, je souffle et décide de ne pas faire la course avec Nick et deux autres jeunes qui ont mis leurs pas dans les siens.

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Plus nous prenons de la hauteur, plus l'ampleur du désastre s'étale devant nous. En face, des montagnes verdoyantes, colonisées par des arbres. Là où nous sommes était l'exact réplique. Mais ce ne sont que grisaille de cendre, troncs d'arbres couchés, entremêlés, dressés. Tout est gris et en face tout est vert. Sur la crête des montagnes voisines du volcan, des alignements d'arbres morts encore debout. Ils sont comme une armée en faction, soigneusement organisés, prêts au combat qu'ils ont pourtant perdu. Encore que ces arbres hauts de 10 cm qui sortent de la cendre sont une revanche sur cette bataille qui les a épuisés.

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Il fait chaud, la montée est vraiment rude. A trois reprises, des bancs nous invitent à une pause. Oui, des bancs en plus du sentier. Ce n'est pas seulement une envie de vivre que les gens ont, c'est aussi que le tourisme redémarre. Au terme d'une heure et demie de marche, il n'y a plus de sentier. Nick a une envie folle de retrouver son volcan dans l'intimité. Il nous explique qu'il faut aller tout droit et prend ses jambes à son cou. Un des participants commente : "Il monte trois fois par jour, c'est facile pour lui !" Deux fois par semaine, très certainement.

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Certains arbres ont été déracinés par la force des cendres et des sédiments qui sortaient du cratère et tombaient sur les flancs du volcan. Des souches de deux mètres de diamètre balisent le sentier. D'autres arbres tiennent encore par la force de leurs racines mais ont été coupés en deux. Plus nous approchons du cratère, moins il y a d'arbres debout. La dernière montée est la plus abrupte. A son pied, c'est un cône de cendre. Mais l'absence de marches rend la grimpette plus facile en ce qui me concerne.

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Nick a atteint le sommet en quinze minutes, là où il nous faut le double. Mais le dernier pas donne accès à une autre planète. Le cratère est là, gigantesque devant moi, rempli par un dôme de lave rouge posé sur une épaisseur de cendres. C'est le plus jeune dôme de lave de toute la terre. Un gros bouchon, en somme. Les dimensions du cratère n'ont rien à voir avec celles des volcans que j'ai vus au parc Pali Aike près de Punta Arenas. Avec un diamètre de 3500 mètres, pas question d'en faire le tour. En haut du dôme s'échappe de la fumée blanche. Car oui, il fume et pas qu'un peu. Un peu avant le haut du dôme, des fumerolles s'échappent de la roche rouge. C'est une vision d'apocalypse. Les abords du cratère ne sont que cendre. Me vient à l'esprit "La Route", de Cormac McCarthy, le livre autant que le film. Et pourtant c'est beau. Tout autour, la vue est splendide. On voit jusqu'à l'île de Chiloé. 

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Au bord du cratère, trois troncs massifs et élancés vers le ciel se dressent fièrement. Ils ont résisté à l'assaut. Morts, certes, mais droits. Curieusement, il ne fait pas froid à 1000 mètres d'altitude. C'est agréable pour profiter de ce spectacle, se poser, regarder, s'interroger. A la montée, nous avons croisé trois personnes qui redescendaient. Un groupe de six personnes touche le sommet pendant que nous y sommes. Les deux premiers à atteindre leur but n'ont pas le regard impressionné. Même sans être une passionnée de volcans, je ne peux m'empêcher d'être admirative devant cette nature tellement puissante. "Nous sommes des insectes devant ce géant de feu", me disaient hier des gens de Chaiten. Oui, bien sûr, quand il s'est mis à cracher ses cendres et ses pierres jusqu'à 30 km de hauteur, tout ce qui était en-dessous avaient peu de chance. Parfait inconnu avant son éruption, le volcan Chaiten a gagné une notoriété mondiale.

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Après une heure et quart pour resdescendre, il faut supporter encore la piste. Nick me parle toujours et je continue à ne pas "catcher" beaucoup. Et c'est trop de concentration après cet effort physique doublé d'une contemplation méticuleuse. En rejoignant Chaiten, le paysage a changé. Je vois un sommet qui n'était pas là hier. C'est le volcan Corcovado et sa pointe recouverte de neige. J'ai l'impression d'arriver dans une ville que je n'ai pas encore vue. Nick me remercie pour ma patience de ce matin. Les enceintes du bureau touristique crachent toujours leur musique et continueront ainsi jusqu'à 21h30, laissant aux visiteurs de passage la certitude que ce lieu est habité. De fait, les touristes en voiture s'engagent dans les rues les unes après les autres comme s'ils traversaient un décor de cinéma à l'abandon. Je change de restaurant, mais le menu non écrit est identique. Et ce soir, je n'aurai pas ma glace : la supérette la mieux garnie a été dévalisée. Dommage, car hier soir j'étais passée de la cendre à la glace, cherchant dans cet autre extrême un réconfort improbable.

1 février 2012

Chaiten, ville fantôme

Chaiten au réveil, c'est comme un matin après une nuit sans sommeil. Tout est troublant, troublé et trouble. La dame de l'hospedaje est aussi triste qu'hier soir. Ne pouvant rester dans cet endroit, j'en cherche un autre. Sur les conseils du couple australien rencontré à Puyuhuapi, je me dirige vers l'hostal Don Carlos. Le jeune homme qui m'accueille parle à voix très très basse et ne respire pas la joie de vivre. Entre les deux lieux d'hébergement, la désolation. Le Don Carlos n'ayant pas de disponibilité pour deux nuits, je m'engage dans une autre rue.

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Une maison sur 5, parfois sur 10, est habitée. Les autres sont des ruines abandonnées, vides. Sur certaines, une pancarte indique "propiedad fiscal". Une enseigne hospedaje donne de l'espoir. L'écriteau est resté en bon état et remplit toujours sa mission d'attirer le voyageur, mais l'hospedaje est fermé. Assez rapidement, je trouve ce que je cherche. Je n'ai plus qu'à transvaser mes affaires. La propriétaire de cet hostal est elle aussi inexistante. Les gens ont-ils honte de vivre ici... Pourtant, il y a énormément de passage, et les réservations tournent mieux et plus qu'ailleurs. A l'office du tourisme, un jeune homme très vivant a un fonctionnement inverse de ce que j'ai vu ces derniers jours. Il donne des informations sur le parc d'à côté, mais aussi sur Futaleufu, les possibilités de transport et est capable de parler de la situation de la ville par rapport à celles plus au sud, d'énumérer les options de circuit, avec ou sans Argentine. Et devant l'office du tourisme, deux enceintes crachent de la musique comme si une fête se préparait.

2008, à 10km de la ville, le volcan Chaiten se réveille. Les 4000 habitants sont évacués. Les uns à Puerto Montt, les autres à l'île de Chiloé et certains vers Coyhaique. La ville est entièrement dévastée. La rivière qui passe à l'est leur joue un drôle de tour. Suite à une accumulation d'arbres et de cendres, un véritable barrage se forme, la rivière déborde sur les rues parallèles les plus proches et, après un autre amoncellement, dévie de son cours pour prendre la place d'une rue et aller se jeter dans la baie. Une rue entière a disparu, aujourd'hui transformée en rivière.

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La zone près du cours d'eau est, bien entendu, la plus touchée. Des maisons encore visibles penchent dangereusement, d'autres sont ensevelies sous 1,5 mètre de cendres. Certaines ont perdu leur toit ou ont été arrachées dans la largeur. Ces rues n'ont toujours pas été dégagées des cendres qui les ont envahies. Une ancienne discothèque a été épargnée.

A côté, une vieille femme actionne son balai et me fait un salut de la main quand elle me voit prendre des photos. Je me dirige vers elle. Nous discutons un bon quart d'heure. Son mari est mort pendant l'éruption comme 80 personnes, ce qui est peu au regard de la violence du volcan. Elle raconte que tout a commencé par de forts tremblements et tout est allé ensuite très vite. Après avoir passé 48 ans à Chaiten, elle se retrouve à Puerto Montt où elle tombe malade. Dépression. Sa maison est habitable ; elle a donc décidé de ne pas la vendre à l'état qui lui en offrait une misère.

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Cela fait un an qu'elle est revenue. Un tas de cendre d'une hauteur de 2 mètres s'accumule devant sa maison. Elle nettoie, arrange, a apporté ses plantes de Puerto Montt qu'elle a posé sur un enrouleur en bois. Mais avec de l'eau et de l'électricité, elle est satisfaite d'être chez elle. Sa vie est ici, quatre de ses dix enfants sont aussi revenus. Sa maison est la seule habitée dans la rue. La vue qu'elle a sur les maisons d'en face est un moteur à déprime. Les barrières de bois sont encore blanchies par la cendre, le bas des maisons est englouti.

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C'est une véritable ville fantôme. Quelques rares personnes dans les rues, le plus souvent avec de jeunes enfants. Quel avenir auront-ils ? En revanche, un bruit persiste. Celui des pelleteuses et des camions. Les différentes sources ne donnent pas les mêmes chiffres. Certaines personnes me disent que 300 à 400 personnes sont revenues, mais qu'avec tous les ouvriers des chantiers, il y a environ 1200 personnes. D'autres affirment que la moitié des habitants sont revenus, soit 2000. Mais le compte de la population d'avant n'est pas clair non plus. Disons qu'ils devaient être à peu près 4000 et qu'environ 500 sont rentrés. Le gouvernement a décidé de remettre la ville en état. Il y a donc du travail à Chaiten. Beaucoup de travail. Les rives de la rivière sont remises en état, par exemple. Et le plus gros magasin de la ville est dédié à l'outillage.

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Ce chantier est énorme. Pour 20 maisons inutilisables, deux ont été reconstruites. Quelle force faut-il pour réintégrer sa maison ou en construire une nouvelle à côté. Je croise une autre femme qui vivait ici avant l'éruption. Elle vit désormais à Puerto Montt. Dépression aussi. Elle n'était pas là quand le volcan a crée le choc. Le plus choquant est de voir des rideaux aux maisons abandonnées. Quand elles ne sont pas totalement détruites de l'extérieur, on pourrait penser qu'elles sont juste mal entretenues. Certaines rues ne sont que cendres. Des quartiers entiers ont été rasés. Mais le vert des sapins égaye ces endroits sans vie. Du linge sèche à l'extérieur d'une maison. Autour, des places cendrées, des maisons éventrées, le café du coin a une enseigne qui donne envie d'entrer mais il est lui aussi "propiedad fiscal".

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De l'autre côté de la rivière, la ville a gardé sa structure. Des gens y habitent aussi. Le chemin pour y aller est plus long qu'avant. Et cette satanée rivière a déversé tous ses sédiments dans la baie. La mer est loin derrière le champ de cendres. Un bateau de passagers arrive, probablement de Chiloé. Il s'arrête. Va-t-il attendre la marée pour débarquer ses passagers ? Non, trois zodiacs sont descendus et chargent les personnes pour les amener jusqu'à la rive. Le niveau de la terre a tellement monté que la mer n'atteint plus le bord.

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De fait, je m'engage dans ce no man's land, me dirigeant vers ce qui ressemble à une épave de bateau. C'est une maison ensevelie aux trois quarts ! Le sol est jonché de troncs d'arbres plus blancs qu'ils n'avaient jamais rêvé de l'être. Mais des traces de végétation reviennent. Des talcas, grandes feuilles comestibles, poussent près de troncs, prenant racine dans la cendre. Je décide d'aller jusqu'à la mer et comprend ainsi le phénomène. A environ une vingtaine de mètres de l'eau, une digue d'à peine un mètre s'est formée empêchant la mer de lécher le rivage. Est-ce que ce sera le dernier chantier de rénovation ?

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La plaza de armas pourrait n'être qu'un endroit mal entretenu. Pourtant, elle respire la vie avec ses parterres de pelouse rase et ses arbustes verdoyants. Un jardinier passe la tondeuse. Des toboggans pour les tout petits sont une motivation pour les parents et un groupe de jeunes allongés sur une pelouse écoutent de la musique. Les rues en bon état sont traversées par des terre-pleins de verdure et sur certains, des hortensias sont au maximum de leur floraison. La rue bitumée est un terrain de jeu sans danger pour les enfants. On peut aussi traverser les yeux fermés. Seuls les nombreux vautours planant sur la ville sont ressentis comme une menace.

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Tous les habitants disent bonjour. Et les gens avec qui je discute affirment tous qu'ils ne sont que des insectes devant le géant de feu, invisible aujourd'hui. Mais que finalement, la vie est encore meilleure qu'avant l'éruption. Comme pour s'assurer qu'ils sont bien vivants, il me font la bise au moment où nous nous quittons. Les quelques "supermarchés" sont aussi pires que celui de Landévennec, village du Finistère de 350 habitants niché dans un coin de la presqu'île de Crozon où je suis passée au tout début des années 1990. Il n'y a pas d'éclairage, les étagères sont à moitié vides et avant d'acheter un produit périssable, mieux vaut bien regarder la date de péremption. Signe indéniable d'une farouche volonté de faire renaître la ville : des tétines sont en vente.

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Cela faisait 10000 ans que le volcan dormait d'un sommeil tranquille. Chaiten est à 12 heures de bus de Coyhaique et autant de Puerto Montt. Quatre ans après été engloutie, la ville dispose d'une station essence, de la télé, du téléphone portable et d'internet. Cette journée d'errance dans du vide habité est une formidable leçon de vie.

31 janvier 2012

Fini Puyuhuapi, en avant vers Chaiten

Aujourd'hui, journée morte. J'ai eu connaissance d'un bus qui partait à 14 heures vers Chaiten. Il me reste donc à attendre tranquillement près du feu plutôt que de me promener sous la pluie. La Fraülein Ursula s'est volatilisée, sans doute est-elle partie faire des courses à Coyhaique. Aucun homme n'aura été visible dans cette maison pendant mon séjour. J'essaie de téléphoner à la compagnie de bus qui vient de Coyhaique pour me confirmer ce bus. Le numéro dans le guide n'est pas le bon et le numéro que l'on me donne ne répond pas. Hier, c'est le chauffeur du minibus qui nous a ramenés du parc Queulat qui m'a donné l'information, que j'ai fait confirmé par la fille de l'office du tourisme. Celle-ci ne m'avait pas dit auparavant que ce bus existait.

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Tous les touristes rencontrent le même problème dans ce coin du sud du Chili. L'information n'est jamais certaine, l'horaire de bus peut varier, tout comme sa périodicité. Et les gens du coin ne sont pas pro-informatifs : ils se contentent de répondre aux questions qu'on leur pose. Au restaurant qui vend des billets de bus (information non donnée par l'office du tourisme), on ne vous dit pas que vous pouvez réserver un billet. On vous dit seulement que vous pouvez acheter le billet dans le bus. La réservation assure une priorité s'il n'y a pas assez de place. D'où ma conclusion ouverte : y a-t-il peu de gens entre Coyhaique et Chaiten parce qu'il y a peu de services ou y a-t-il peu de services parce qu'il y a peu de gens ? Celui qui aurait un tout petit sens des affaires et beaucoup de souplesse pourrait y vivre confortablement.

La plupart des touristes traversent la frontière et continuent en Argentine. Quant à moi, je suis heureuse d'avoir parcouru la carretera austral d'un bout à l'autre. Ce n'était pas vraiment un rêve, mais commencer et finir une route avec l'objectif de rester au Chili, ça ,c'est une satisfaction. Je n'aime pas les mélanges culinaires, alors mélanger des bouts de pays, très peu pour moi.

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Après donc une matinée à lire auprès du feu, je suis montée dans ce minibus. Le trajet est long entre Puyuhuapi et Chaiten. Nous faisons un premier arrêt à La Junta une heure plus tard. Comme son nom l'indique, c'est une "ville" de liaison. Les gens s'arrêtent ici principalement pour gagner Futaleufu, ville limitrophe de l'Argentine. Il y a beaucoup d'endroits pour dormir et une file indienne d'auto-stoppeurs. Je discute dans le bus avec un Canadien du New Brunswick qui lui aussi normalement "fait du pouce". Mais là, la pluie et le nombre de pouces tendus le découragent. Alors, comme il dit, "il faut bien payer de temps en temps". C'est un typique vagabond du monde. Deux ans d'étude en biologie et depuis il travaille un peu et voyage le reste du temps. Un mois à Hong Kong, cinq mois en Chine, deux mois au Khazastan, trois mois en Amérique du Sud. Aucun but précis dans cette errance sans fin programmée. Sait-il au moins ce qu'il cherche ? Pas sûr, mais il se transporte d'un endroit à l'autre en soupesant chaque dépense pour que son aventure dure le plus longtemps possible. Sortir un billet de 1000 pesos (1,40 euros) pour du fromage lui paraît impensable parce que 1000 "c'est du genre quoi, c't'un gros billet, çâ !"

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Jusqu'à La Junta la route est très comprimée par la forêt qui est encore le parc Queulat. La route, que dis-je la piste. Ennn rréééAAliitééé, jeeee pourrRRRRrrrrrais vououous écriiiireeee coMmme çaaa... Mais vous n'avez pas envie, n'est-ce pas. Ca vous donne une idée de l'état de la piste. Cahotis, cahotas pendant tout le trajet. Alors quand il pleut, que la buée empêche de voir ce qu'il y a à l'extérieur et que le bus saute trop souvent pour lire confortablement, il n'y a plus qu'à dormir ou à penser.

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A La Junta, il sont plusieurs à descendre, hésitant un peu devant le nombre d'auto-stoppeurs au bord de la route D'autres ont prévu de monter et d'autres encore découvrent l'existence de ce bus et décident d'arrêter de jouer avec le hasard. Pendant ce temps, les occupants de la première heure s'interrogent : faut-il rester à Chaiten pour escalader le volcan ou partir à Puerto Montt le lendemain. Oui, mais il paraît que le bus est à 11 heures, qu'il y en a un tous les jours. Est-ce bien sûr ? Que de paroles inutiles. Ne vaut-il pas mieux attendre sereinement d'être là-bas pour être mieux informés.

A 18 heures, nous faisons une halte à Villa Santa Lucia. Le patelin ne ressemble à rien. La route a été doublée. Je déduis que les maisons ont été construites au bord d'un chemin, celui-ci a été transformé en piste rendant le passage des véhicules insupportables. Alors une autre piste a été aménagée parallèle à la première, laissant un espace de piste de formule 1 pour les enfants à vélo. C'est donc un alignement de maisons devant une double piste. Un trou dans lequel il n'y a vraiment rien. Sauf qu'entre La Junta et Villa Santa Lucia, il y a des habitants. Très éloignés les uns des autres, agriculteurs. Ils connaissent les horaires de passage du bus. Certains préparent des paquets à livrer à Villa Santa Lucia, d'autres montent pour 10 km. C'est ainsi qu'un véritable campesino nous accompagne. Le béret aussi noir que la moustache est impénétrable, son regard rond est plein de sagesse et d'interrogations pour ce monde dont il n'est pas. Vêtu d'un poncho de laine fait maison, sa démarche est dodelinante, il exhale le silence, mais aussi la bonté et la douceur.

Des travaux sont en cours. Je vois des engins de couleur orange fluo, me rappelant un article lu dans Courrier international sur le vol des machines de chantier. Les seuls panneaux gigantesques sont ceux qui proclament : "Obras que unen los Chilenos." Car oui, à 19h20, les roues du minibus touchent du bitume ! Une longue langue d'asphalte se déroule sur 3 km, d'un côté seulement pour l'instant. Il y a de l'espoir pour les futurs voyageurs. Et du souci à se faire. Car les visiteurs sont nombreux sur la carretera austral en dépit de son mauvais état par endroits. Quand elle sera entièrement bitumée, elle attirera plus de monde et dénaturera inmanquablement les lieux les plus reculés. Mais ainsi va le monde. Un Allemand pense même que le gouvernement chilien a l'intention de faire une route jusqu'à Puerto Natales en creusant peut-être un tunnel sous les champs de glacier. Pour une simple histoire de souveraineté. Une façon de dire à l'Argentine, vous voyez, ici c'est bien chez nous. Moi, je pense qu'il n'a pas bien regardé la carte et que c'est littéralement impossible, surtout avec ces glaciers qui fondent de partout.

20 heures, nous arrivons à Chaiten. Il pleut à verse, la nuit commence à tomber, mais ce que j'aperçois est terrifiant. La ville a été détruite par le volcan éponyme en 2008. Tous les habitants ont été évacués et depuis un an, il sont autorisés à revenir. L'urgence est de trouver un logement. Contre toute attente, le chauffeur du minibus assure un placement individualisé. Le Canadien trouve une maison abandonnée pour planter sa tente. Evidemment interdit et risqué. Cette ville va certainement apporter son lot de surprises.

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