Le temps de régler des choses pratiques, acheter un billet de bus pour Santiago, récupérer une voiture et me voici partie vers Chiloé. Temps maussade, mais la très forte luminosité laisse augurer des améliorations. Une cinquantaine de kilomètres séparent Puerto Montt de Pragua où un ferry permet de débarquer sur Chiloé. Ce samedi 4 février est un peu comme un 31 août. C'est un week-end de va-et-vient pour les Chiliens. L'attente n'est pas très longue et la traversée ne dure qu'une petite demi-heure. Les Chiliens sont finalement plus excités que moi. Mettre leur voiture sur ce qui n'est pas grand chose de plus qu'une barge met de l'exotisme à leurs vacances naissantes. J'ai pris tellement de ferries et vécu tellement d'aventures depuis un mois que j'attends que cette traversée se déroule. Seules particularités : un panneau de direction d'évacuation en cas de tsunami et le wi-fi à disposition à bord.

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A Chiloé, j'ai un contact. J'ai échangé un mail  avec un couple français dans lequel je me présentais en leur demandant si je pouvais être chez eux à peu près à cette date. Ils m'avaient répondu en me donnant leur numéro de téléphone... et j'ai jeté le mail. J'aifait le numéro dont je disposais mais quelqu'un d'autre a répondu. Leur adresse ne ressemble pas à la mienne. Je sais qu'ils ont posé leur valise entre Manao et Linao, deux villages sur la côte est qu'on atteint par des pistes.

Alors, le premier panneau qui m'annonce Manao me fait tourner le volant. Je me retrouve rapidement sur une route de terre et de pierres, ne sachant pas très bien où je m'engage. Un premier atterrissage sur une grève me fait reculer. A intervalles réguliers, une indication pour du tourisme rural m'incite à aller dans cette direction. Je profite de croiser deux personnes sur le pas de leur porte pour leur demander s'ils ne connaissent pas des Français installés dans le coin. Dans un magma de mots dont je ne comprends pas tout, je retiens qu'il faut tourner à gauche au prochain croisement. C'est ça de gagné.

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La piste n'en finit pas. Je traverse un village. Je ne sais combien de personnes vivent ici, mais suffisamment pour avoir une école. Des maisons isolées sont postées sur le bord du chemin. Soudain, une côte. Et en haut de la côte, un être humain. Arrêt, interrogation. Il faut faire demi-tour et prendre à droite à l'embranchement que je viens de dépasser.

La piste devient alors un chemin plus étroit. Est-ce possible que des Français vivent si loin de toute civilisation... Et ce chemin mène finalement à une barrière fermée. Je sors de la voiture, vois une grande maison au fond. Je me dis que ce doit être mon point de chute. Je m'apprête à ouvrir la barrière, me dis que non, ça ne se fait pas. J'éteins le moteur en voulant y aller à pied, crains soudain qu'il n'y ait un chien méchant. La providence arrive. Un homme marche dans ma direction. "Des Français vivent-ils ici ?", est la question que je pose pour la troisième fois. Il me répond que oui. Je lui demande s'il sait comment ils s'appellent. "Marc", dit-il avec un beau sourire tout en s'avançant pour m'ouvrir la barrière.

Après une belle allée de coquillages blancs éventrée par une bande de verdure, je me gare à côté de deux 4X4. Je crois apercevoir quelqu'un derrière une fenêtre. Je frappe à la porte. J'entends du bruit à l'intérieur mais personne ne vient. Au bout d'un instant, la porte s'ouvre. Un monsieur avec une belle barbe blanche de quatre jours. Il se présente comme Marcus et de ses beaux yeux marrons verts ouverts comme la porte d'une église le dimanche me dit : "Vous êtes Florence ?" Il me fait entrer, une femme se lève du canapé. Je pense que c'est Françoise, mais c'est Marie-Josée. Ils ont l'air très surpris mais pas autant que Marc qui descend l'escalier en disant : "Ca alors, mais ça alors, je suis bluffé. Comment avez-vous fait pour trouver ?" Eh bien, vous êtes entre Manao et Linao, non ? Il semblerait que je sois unique. Etre arrivée chez eux sans avoir eu aucune indication. Prise de contact spectaculaire.

Et moi je suis sciée. Cette maison imposante de l'extérieur est un havre d'humanité. Que du bois. Tout respire la main de l'homme. Les baies vitrées offrent la lumière que le ciel veut bien donner. Instantanément je m'y sens bien. Il faut dire que retrouver des Parisiens vivant à Bastille et des anciens Parisiens dans un tel lieu nous berce dans un cocon d'intimité. Le reste de l'après-midi se perd en bavardages. Je n'ai aucune envie d'aller explorer l'île pour le moment. Le salon offre une vue partielle sur une baie abritée où deux bateaux ont jeté leur ancre. L'un bat pavillon chilien et l'autre américain.

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La conversation bat son plein quand un visiteur un peu particulier montre son bec dans le jardin. Un aigle. "C'est la femelle", me dit Marcus. Je vais chercher l'appareil photo. "Ne t'inquiète pas, le mâle va venir aussi", répète à plusieurs reprises le même Marcus. Ce n'est pas l'heure à laquelle ils  viennent habituellement, mais Françoise décide de poser des croûtes de fromage sur un perchoir qu'ils ont aménagé. Avec précaution, le mâle, qui a fini par rejoindre sa femme, s'approche et se pose. Je mitraille à travers la fenêtre. Il ne partage pas le festin avec madame. Tout juste fait-il tomber un morceau. Nous avons ouvert la porte et je suis maintenant à l'extérieur. L'aigle est à 5 mètres, mais il sent le danger le guetter. Il ramasse alors tout ce qu'il peut avec ses serres et s'envole dans un majestueux déploiement d'ailes. Je n'ai besoin de rien de plus pour ma journée, je suis rassasiée. Pourtant, le crabe du dîner est un autre festin.