Aujourd'hui, journée morte. J'ai eu connaissance d'un bus qui partait à 14 heures vers Chaiten. Il me reste donc à attendre tranquillement près du feu plutôt que de me promener sous la pluie. La Fraülein Ursula s'est volatilisée, sans doute est-elle partie faire des courses à Coyhaique. Aucun homme n'aura été visible dans cette maison pendant mon séjour. J'essaie de téléphoner à la compagnie de bus qui vient de Coyhaique pour me confirmer ce bus. Le numéro dans le guide n'est pas le bon et le numéro que l'on me donne ne répond pas. Hier, c'est le chauffeur du minibus qui nous a ramenés du parc Queulat qui m'a donné l'information, que j'ai fait confirmé par la fille de l'office du tourisme. Celle-ci ne m'avait pas dit auparavant que ce bus existait.

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Tous les touristes rencontrent le même problème dans ce coin du sud du Chili. L'information n'est jamais certaine, l'horaire de bus peut varier, tout comme sa périodicité. Et les gens du coin ne sont pas pro-informatifs : ils se contentent de répondre aux questions qu'on leur pose. Au restaurant qui vend des billets de bus (information non donnée par l'office du tourisme), on ne vous dit pas que vous pouvez réserver un billet. On vous dit seulement que vous pouvez acheter le billet dans le bus. La réservation assure une priorité s'il n'y a pas assez de place. D'où ma conclusion ouverte : y a-t-il peu de gens entre Coyhaique et Chaiten parce qu'il y a peu de services ou y a-t-il peu de services parce qu'il y a peu de gens ? Celui qui aurait un tout petit sens des affaires et beaucoup de souplesse pourrait y vivre confortablement.

La plupart des touristes traversent la frontière et continuent en Argentine. Quant à moi, je suis heureuse d'avoir parcouru la carretera austral d'un bout à l'autre. Ce n'était pas vraiment un rêve, mais commencer et finir une route avec l'objectif de rester au Chili, ça ,c'est une satisfaction. Je n'aime pas les mélanges culinaires, alors mélanger des bouts de pays, très peu pour moi.

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Après donc une matinée à lire auprès du feu, je suis montée dans ce minibus. Le trajet est long entre Puyuhuapi et Chaiten. Nous faisons un premier arrêt à La Junta une heure plus tard. Comme son nom l'indique, c'est une "ville" de liaison. Les gens s'arrêtent ici principalement pour gagner Futaleufu, ville limitrophe de l'Argentine. Il y a beaucoup d'endroits pour dormir et une file indienne d'auto-stoppeurs. Je discute dans le bus avec un Canadien du New Brunswick qui lui aussi normalement "fait du pouce". Mais là, la pluie et le nombre de pouces tendus le découragent. Alors, comme il dit, "il faut bien payer de temps en temps". C'est un typique vagabond du monde. Deux ans d'étude en biologie et depuis il travaille un peu et voyage le reste du temps. Un mois à Hong Kong, cinq mois en Chine, deux mois au Khazastan, trois mois en Amérique du Sud. Aucun but précis dans cette errance sans fin programmée. Sait-il au moins ce qu'il cherche ? Pas sûr, mais il se transporte d'un endroit à l'autre en soupesant chaque dépense pour que son aventure dure le plus longtemps possible. Sortir un billet de 1000 pesos (1,40 euros) pour du fromage lui paraît impensable parce que 1000 "c'est du genre quoi, c't'un gros billet, çâ !"

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Jusqu'à La Junta la route est très comprimée par la forêt qui est encore le parc Queulat. La route, que dis-je la piste. Ennn rréééAAliitééé, jeeee pourrRRRRrrrrrais vououous écriiiireeee coMmme çaaa... Mais vous n'avez pas envie, n'est-ce pas. Ca vous donne une idée de l'état de la piste. Cahotis, cahotas pendant tout le trajet. Alors quand il pleut, que la buée empêche de voir ce qu'il y a à l'extérieur et que le bus saute trop souvent pour lire confortablement, il n'y a plus qu'à dormir ou à penser.

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A La Junta, il sont plusieurs à descendre, hésitant un peu devant le nombre d'auto-stoppeurs au bord de la route D'autres ont prévu de monter et d'autres encore découvrent l'existence de ce bus et décident d'arrêter de jouer avec le hasard. Pendant ce temps, les occupants de la première heure s'interrogent : faut-il rester à Chaiten pour escalader le volcan ou partir à Puerto Montt le lendemain. Oui, mais il paraît que le bus est à 11 heures, qu'il y en a un tous les jours. Est-ce bien sûr ? Que de paroles inutiles. Ne vaut-il pas mieux attendre sereinement d'être là-bas pour être mieux informés.

A 18 heures, nous faisons une halte à Villa Santa Lucia. Le patelin ne ressemble à rien. La route a été doublée. Je déduis que les maisons ont été construites au bord d'un chemin, celui-ci a été transformé en piste rendant le passage des véhicules insupportables. Alors une autre piste a été aménagée parallèle à la première, laissant un espace de piste de formule 1 pour les enfants à vélo. C'est donc un alignement de maisons devant une double piste. Un trou dans lequel il n'y a vraiment rien. Sauf qu'entre La Junta et Villa Santa Lucia, il y a des habitants. Très éloignés les uns des autres, agriculteurs. Ils connaissent les horaires de passage du bus. Certains préparent des paquets à livrer à Villa Santa Lucia, d'autres montent pour 10 km. C'est ainsi qu'un véritable campesino nous accompagne. Le béret aussi noir que la moustache est impénétrable, son regard rond est plein de sagesse et d'interrogations pour ce monde dont il n'est pas. Vêtu d'un poncho de laine fait maison, sa démarche est dodelinante, il exhale le silence, mais aussi la bonté et la douceur.

Des travaux sont en cours. Je vois des engins de couleur orange fluo, me rappelant un article lu dans Courrier international sur le vol des machines de chantier. Les seuls panneaux gigantesques sont ceux qui proclament : "Obras que unen los Chilenos." Car oui, à 19h20, les roues du minibus touchent du bitume ! Une longue langue d'asphalte se déroule sur 3 km, d'un côté seulement pour l'instant. Il y a de l'espoir pour les futurs voyageurs. Et du souci à se faire. Car les visiteurs sont nombreux sur la carretera austral en dépit de son mauvais état par endroits. Quand elle sera entièrement bitumée, elle attirera plus de monde et dénaturera inmanquablement les lieux les plus reculés. Mais ainsi va le monde. Un Allemand pense même que le gouvernement chilien a l'intention de faire une route jusqu'à Puerto Natales en creusant peut-être un tunnel sous les champs de glacier. Pour une simple histoire de souveraineté. Une façon de dire à l'Argentine, vous voyez, ici c'est bien chez nous. Moi, je pense qu'il n'a pas bien regardé la carte et que c'est littéralement impossible, surtout avec ces glaciers qui fondent de partout.

20 heures, nous arrivons à Chaiten. Il pleut à verse, la nuit commence à tomber, mais ce que j'aperçois est terrifiant. La ville a été détruite par le volcan éponyme en 2008. Tous les habitants ont été évacués et depuis un an, il sont autorisés à revenir. L'urgence est de trouver un logement. Contre toute attente, le chauffeur du minibus assure un placement individualisé. Le Canadien trouve une maison abandonnée pour planter sa tente. Evidemment interdit et risqué. Cette ville va certainement apporter son lot de surprises.