Voilà, c'est fini. Quatre jours de pluie, une journée sans mais nuageuse et enfin le soleil illumine mon réveil. Ca commençait à être long. Je m'étais mise d'accord hier avec Nick de l'agence Chaitur pour monter au volcan. Nous avons rendez-vous à 8h30. Etant debout tôt, je ne crains pas l'expérience des Australiens de Puyuhuapi. Ils avaient rendez-vous avec Nick à 6 heures... il est arrivé à 7h30 !

A ma grande surprise, il y a un jeune homme qui attend aussi. Débarqué hier soir, il a eu le temps de croiser l'homme des excursions du village et est prêt lui aussi à affronter les pentes du volcan Chaiten. 9 heures, personne. 9h15, des voitures passent, mais pas de Nick. 9h30, toujours personne. Le papa du jeune homme prend des nouvelles par téléphone : c'est la première fois que son petit part tout seul ! 9h40, Nick et sa femme arrivent en toute tranquillité. Oui, je confirme que je veux toujours y aller. Il me dit qu'il a vu deux autres personnes qui aimeraient venir, peut-être un peu plus tard.

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Il prend le temps de sortir les vélos qu'il loue, seulement trois dont un est inutilisable car la chaîne est à moitié cassée. Il les pose, les déplace de 10 cm. Il en enfourche une pour faire 100 mètres et aller demander à de jeunes touristes qui prennent leur petit déjeuner devant la baie cendrée s'ils ne seraient pas intéressés. Revient bredouille. Il m'explique alors qu'il est venu tôt à cause de la chaleur, que normalement il planifie et part à 6 ou 7 heures du matin. Je lui fais remarquer que j'étais là à 8h30. Le jeune homme s'excite un peu, moi pas. Je ne sais pas s'il cherche à rameuter plus de monde pour que je paie moins ou s'il ne veut pas passer pour l'égoïste de service qui est parti avec deux personnes alors qu'il aurait pu en embarquer plus. J'ai déjà spécifié que je suis prête à payer le prix total qu'il prend pour 5 ou 6 personnes.

Finalement, deux jeunes hommes se pointent avec leurs gros sac à dos. Avec son regard perdu, Nick les emballe en moins de deux minutes. L'un des deux veut faire laver du linge et Nick lui même doit acheter quelque chose à manger. Un arrêt au lavomatique caché dans une maison individuelle, un arrêt à la supérette dégarnie, un autre pour le pain. Mais entre le lavomatique et le reste, nous repassons par l'agence, des fois que quelqu'un d'autre serait venu. Bingo, au retour du lavomatique, un jeune couple attend. Evidemment, la femme de Nick n'a pas pu le prévenir, car il lui a laissé son portable lors d'un passage précédent pour gérer un transfert à l'aérodrome ! Avant de nous élancer vers le Parc Pumalin, il fait encore une halte pour régler définitivement ses problèmes d'électricité. Ouf, à 11h30, nous prenons la direction du parc.

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Le ciel est aujourd'hui complètement dégagé, la chaleur est revenue. Sitôt la dernière rue bitumée dépassée, la piste refait surface. Et elle est dure. Non loin de la ville, elle longe la piste de l'aérodrome ! Il ne nous faut qu'une demi-heure pour arriver au début du sentier. Pendant ces trente minutes, Nick n'a pas cessé de me parler. Enfin de marmonner dans sa barbe grise désordonnée. Ses yeux ronds sont souvent égarés dans des pensées impénétrables. Impossible de savoir s'il est Canadien ou Américain. Il me dit qu'il vit ici depuis douze ans, mais je pense que c'est beaucoup plus. Son flot de paroles est ininterrompu. Sauf que par moments, je ne comprends tellement pas ce qu'il me raconte que j'en suis à me demander s'il me parle anglais ou espagnol ! Il s'est lancé sur le sujet musique. "Catcho (mot typiquement chilien pour comprendre)" presque rien. Seuls quelques mots me permettent de suivre un peu et de percevoir le changement de thème. En plus, le bruit que fait le minibus couvre sa voix très douce mais sans puissance. Il a la simplicité des gens amoureux de la nature, dans laquelle il puise son énergie. Il est l'un des rares à être resté après l'éruption du volcan, travaillant avec les géologues et les vulcanologues.

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Vers midi, nous sommes au début du sentier qui va nous guider vers le cratère. A peine quatre ans après un désastre, des hommes ont eu le courage de refaire un sentier. Il manque encore un panneau de signalisation à l'entrée, mais je tire mon chapeau à ces gens et bénit leur générosité. Ce que nous voyons, ce sont des troncs d'arbres debout, morts sur lesquels de la végétation commence à repousser. La base de certaines branches est verte et ce vert grimpe lentement recouvrant peu à peu le blanc des branches. Nick s'arrête au bout d'à peine dix minutes, il scrute le sol, se penche, ramasse une pierre, me la tend et fait de même avec les cinq autres personnes. Et se lance dans un exposé sur ce que sont ces pierres, comment s'est déroulée l'éruption. Sans bruit autour de lui, il devient plus compréhensible.

La marche peut commencer. Ses 55 ou 60 ans ne lui ont pas ôté sa légèreté. Il file comme un lapin devant nous. Le plat a la durée de vie d'un papillon. La montée est régulière et rapidement, sans doute pour monter plus vite, des marches ont été aménagées. Certaines sont trop hautes pour des gens de ma taille. Alors, je souffle et décide de ne pas faire la course avec Nick et deux autres jeunes qui ont mis leurs pas dans les siens.

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Plus nous prenons de la hauteur, plus l'ampleur du désastre s'étale devant nous. En face, des montagnes verdoyantes, colonisées par des arbres. Là où nous sommes était l'exact réplique. Mais ce ne sont que grisaille de cendre, troncs d'arbres couchés, entremêlés, dressés. Tout est gris et en face tout est vert. Sur la crête des montagnes voisines du volcan, des alignements d'arbres morts encore debout. Ils sont comme une armée en faction, soigneusement organisés, prêts au combat qu'ils ont pourtant perdu. Encore que ces arbres hauts de 10 cm qui sortent de la cendre sont une revanche sur cette bataille qui les a épuisés.

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Il fait chaud, la montée est vraiment rude. A trois reprises, des bancs nous invitent à une pause. Oui, des bancs en plus du sentier. Ce n'est pas seulement une envie de vivre que les gens ont, c'est aussi que le tourisme redémarre. Au terme d'une heure et demie de marche, il n'y a plus de sentier. Nick a une envie folle de retrouver son volcan dans l'intimité. Il nous explique qu'il faut aller tout droit et prend ses jambes à son cou. Un des participants commente : "Il monte trois fois par jour, c'est facile pour lui !" Deux fois par semaine, très certainement.

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Certains arbres ont été déracinés par la force des cendres et des sédiments qui sortaient du cratère et tombaient sur les flancs du volcan. Des souches de deux mètres de diamètre balisent le sentier. D'autres arbres tiennent encore par la force de leurs racines mais ont été coupés en deux. Plus nous approchons du cratère, moins il y a d'arbres debout. La dernière montée est la plus abrupte. A son pied, c'est un cône de cendre. Mais l'absence de marches rend la grimpette plus facile en ce qui me concerne.

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Nick a atteint le sommet en quinze minutes, là où il nous faut le double. Mais le dernier pas donne accès à une autre planète. Le cratère est là, gigantesque devant moi, rempli par un dôme de lave rouge posé sur une épaisseur de cendres. C'est le plus jeune dôme de lave de toute la terre. Un gros bouchon, en somme. Les dimensions du cratère n'ont rien à voir avec celles des volcans que j'ai vus au parc Pali Aike près de Punta Arenas. Avec un diamètre de 3500 mètres, pas question d'en faire le tour. En haut du dôme s'échappe de la fumée blanche. Car oui, il fume et pas qu'un peu. Un peu avant le haut du dôme, des fumerolles s'échappent de la roche rouge. C'est une vision d'apocalypse. Les abords du cratère ne sont que cendre. Me vient à l'esprit "La Route", de Cormac McCarthy, le livre autant que le film. Et pourtant c'est beau. Tout autour, la vue est splendide. On voit jusqu'à l'île de Chiloé. 

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Au bord du cratère, trois troncs massifs et élancés vers le ciel se dressent fièrement. Ils ont résisté à l'assaut. Morts, certes, mais droits. Curieusement, il ne fait pas froid à 1000 mètres d'altitude. C'est agréable pour profiter de ce spectacle, se poser, regarder, s'interroger. A la montée, nous avons croisé trois personnes qui redescendaient. Un groupe de six personnes touche le sommet pendant que nous y sommes. Les deux premiers à atteindre leur but n'ont pas le regard impressionné. Même sans être une passionnée de volcans, je ne peux m'empêcher d'être admirative devant cette nature tellement puissante. "Nous sommes des insectes devant ce géant de feu", me disaient hier des gens de Chaiten. Oui, bien sûr, quand il s'est mis à cracher ses cendres et ses pierres jusqu'à 30 km de hauteur, tout ce qui était en-dessous avaient peu de chance. Parfait inconnu avant son éruption, le volcan Chaiten a gagné une notoriété mondiale.

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Après une heure et quart pour resdescendre, il faut supporter encore la piste. Nick me parle toujours et je continue à ne pas "catcher" beaucoup. Et c'est trop de concentration après cet effort physique doublé d'une contemplation méticuleuse. En rejoignant Chaiten, le paysage a changé. Je vois un sommet qui n'était pas là hier. C'est le volcan Corcovado et sa pointe recouverte de neige. J'ai l'impression d'arriver dans une ville que je n'ai pas encore vue. Nick me remercie pour ma patience de ce matin. Les enceintes du bureau touristique crachent toujours leur musique et continueront ainsi jusqu'à 21h30, laissant aux visiteurs de passage la certitude que ce lieu est habité. De fait, les touristes en voiture s'engagent dans les rues les unes après les autres comme s'ils traversaient un décor de cinéma à l'abandon. Je change de restaurant, mais le menu non écrit est identique. Et ce soir, je n'aurai pas ma glace : la supérette la mieux garnie a été dévalisée. Dommage, car hier soir j'étais passée de la cendre à la glace, cherchant dans cet autre extrême un réconfort improbable.