Le démarrage de la journée est lent. Ciel bas et crachin. Nuit sans un bruit, un régal. Le confort de la maison est une invitation pressante à se mettre au coin du feu et à lire. Mais que diable, je suis venue pour Chiloé. Sur les conseils de Marc et Françoise, je pars vers Quemchi, en prenant les pistes qui longent la côte est de Chiloé.

Si mon arrivée chez eux a été presqu'un sans faute, ma sortie pour la journée est tout autre. Deux fois, je descends vers la grève et tombe nez à nez avec des pêcheurs qui comprennent instantanément que je suis perdue. La deuxième fois, le pêcheur sans dents sourit de ses lèvres élastiques et me parle, me parle en rigolant. Je lui demande la direction de Linao. La réponse est loin d'être claire, mais je vois à quel croisement je dois bifurquer. Entre les arrêts photos et les erreurs d'aiguillage, je mets évidemment beaucoup plus de temps que prévu. Sans compter que je n'ai pas de 4X4 et qu'il aurait été recommandé pour ce trajet. Vigilence constante devant les trous et les monticules de pierres.

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En attendant, ce que je vois de Chiloé c'est du vert et des arrondis de collines. Le vert est plus ou moins intense selon la lumière. On m'avait dit : "A Chiloé, il faut que tu aies de la pluie, sinon, ce n'est pas Chiloé." J'ai été servie. Mais les éclaircies ont été aussi nombreuses que les averses. Le plus difficile est finalement de s'habiller. Car il ne fait pas froid. J'enfile le ciré sur le dos au cas où et j'ai chaud à de nombreuses reprises.

Je croise un Chilote sur son cheval. La répartition des poids n'est pas très équitable. Le cheval est petit et le monsieur très corpulent. Les deux ondulent dans des sens différents à chaque trot. L'envie de prendre une photo est forte, mais le monsieur fronce très fort les sourcils et son regard noir freine instantanément mes désirs. Cette partie de l'île est relativement peuplée. En permanence, je double des gens sur le bord de la piste. Ils marchent, ne font pas de stop et s'ils vont au prochain village, cela veut dire qu'ils marchent beaucoup. Il pleut ? Ce n'est pas certain qu'ils s'en rendent compte. L'île est aussi très bien desservie par un réseau de bus. Des abris ont été aménagés. Ils sont souvent vides, mais je vois également des gens qui attendent. Ou qui se protègent de la pluie.

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Chiloé est grand comme la Corse pour 150000 habitants. De quoi vivent-ils ? En autarcie. Les maisons que je crois perdues au milieu de la campagne sont non seulement habitées, mais chacun a ses quelques hectares de terre, son cochon, sa vache, des moutons. Avec un peu de pêche et la culture de pommes de terre, les repas sont assurés. Un peu de travail ici ou là et s'il n'y en a pas, le menu sera patates exlusivement. Il y a toutefois de nombreux élevages de saumon qui emploient du monde. Ce travail régulier entraîne des changements de comportement chez les jeunes qui souhaitent une autre vie.

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La circulation n'est pas intense jusqu'à Quemchi. A mon arrivée dans ce village de bord de mer, il pleut fort et l'horizon n'est qu'un voile blanc opaque. Le vert bordant le rivage est à peine visible. Soudain, la pluie s'arrête et c'est comme si quelqu'un ouvrait un rideau. De la droite vers la gauche, le voilage disparaît progressivement, la brume s'estompe et chaque morceau du paysage retrouve ses couleurs naturelles. Le jaune des bateaux devient étincelant, le bleu du ciel et le vert de la végétation éclatent sous le coup de soleil. Mieux relié au reste de l'île, il y a plus de monde à déambuler. Sur la place centrale, la mairie prend soin de ses administrés : des appareils de fitness font face à la mer. Prière de lire le mode d'emploi avant. L'église est fermée, mais l'extérieur vaut le coup d'oeil.

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Après Quemchi, l'arrêt conseillé était l'île d'Aucar. Même pas signalée dans mon guide. Si je n'avais pas su qu'on y allait par une passerelle, je l'aurais ratée. Le talent pour mal informer les touristes est une dure réalité, confirmée par les Français vivant ici. La passerelle fait 500 mètres de long. "En mal estado", prévient une pancarte. Mieux vaut éviter de regarder ses pieds, en effet. Petite réserve botanique, c'est aussi l'île des âmes navigantes. Une église, un cimetière fleuri de fleurs artificielles mais de loin elles paraissent vraies. Délicieuse mini-promenade dans un endroit imprégné de mystère.

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Je continue ma route vers Dalcahué en faisant une halte à Tenaun, rien que pour l'église. Il faut dire que Chiloé est aussi réputée pour ses églises dont un certain nombre sont classées à l'Unesco. La descente vers Tenaun - qui signifie trois monts - est splendide. Les trois monts sont là, grosses bosses de jaune s'étirant vers le vert et le village est en bas. L'église est la reine du village. Avec ses étoiles sur sa façade, elle sort de la banalité. Tout comme sa couleur bleue. La voûte de son bleu uni surmontant des colonnes blanches lui donne un côté surréaliste. Sa restauration entre 2005 et 2006 a fait l'objet d'une consultation de la population pour la couleur. Sur la place qui domine le village, quelques enfants jouent. A intervalles réguliers, ils vont chez Anita, le "mercado particular" d'où ils sortent avec une sucette.

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Retour par la même route pour aller maintenant à Dalcahué. La piste s'arrête au bout de 13 km et je ne suis pas fâchée de sentir de l'asphalte. "L'endroit des bateaux" me plaît. Sans doute parce que la lumière qui baigne le bord de mer est improbable. Un bout de paysage est dans le gris-noir et après une barrière très franche le même paysage continue dans une lumière d'après-pluie.

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Les bateaux blancs sont éclairés comme si des projecteurs étaient dirigés vers eux. Il y a de l'animation car c'est dimanche, jour de fête artisanale. Les spécialités du coin sont confectionnées avec la laine des moutons dont la teinte est obtenue grâce à des piments naturels, le plus souvent avec des plantes. Je ne trouve rien qui m'intéresse en dehors d'un magnet chilote. Le temps passe et il est temps de rentrer. Le dîner chez Marc et Françoise est pour la deuxième journée toujours aussi convival et seules les paupières tombantes sonnent la fin des agapes.