Résumons. Depuis le début de la carretera austral, j'ai fait halte à Villa O'Higgins, 480 habitants, à Caleta Tortel, 507 habitants, Puerto Tranquilo ne doit pas dépasser les 700 et Puyuhuapi rassemble 500 âmes. Entre Caleta Tortel et Puerto Tranquilo, il y a Cochrane avec ses 3000 résidents, puis Coyhaique, 60000 personnes.

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L'histoire de Puyuhuapi remonte à 1935. Un industriel allemand des Sudètes décide d'envoyer des hommes à l'étranger. Comme la Patagonie offre des terres à qui voudra bien les cultiver, la région est ainsi choisie. Otto Uebel et Ernesto Ludwig sont les deux pionniers de cette folle aventure. Le premier était ingénieur, mais sa passion c'était l'agriculture. Le second était spécialisé dans la construction de bateaux. Il y eut aussi Walter Hopperdietzel, technicien du textile qui mit en place une usine de tapis pour occuper les femmes de Chiloé qui avaient suivi leurs maris venus travailler le bois à Puyuhuapi. Aujourd'hui, l'usine est fermée pour rénovation. On y fabrique, uniquement à la demande et entièrement à la main, des tapis en pure laine. Il a fallu défricher pour s'installer ici et,  jusqu'en 1982, on ne pouvait y venir qu'en bateau. Le village de Puyuhuapi est le seul au bord de l'eau sur la carretera austral. C'est aussi la porte d'entrée au parc Queulat où je n'irais pas aujourd'hui car il pleut comme hier.

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Après avoir consulté un livre de magnifiques photos sur le Chili (des années de travail), je décide que la pluie n'est pas un obstacle. Je m'engage sur le sentier de découverte du village... et renonce au bout d'une heure, je suis trempée ! J'ai tout de même droit à deux vautours, qui, en dépit de leur laideur, ont un envol et un atterrissage gracieux, et un petit faucon qui joue avec mes nerfs.

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Je découvre le premier entrepôt et les maisons de type allemand construites dans les années 1960. La station essence dispose d'un panneau indiquant les points de ravitaillement possible sur la carretera austral. Utile. Le café Rossbach, du nom du village des Sudètes dont sont originaires les pionniers allemands, est ce qu'il y a de plus moderne dans le village. En dehors de deux hosterias tenues par des Allemands, deuxième et troisième génération.

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Celle où je suis est tenue par une fraülein massive. Son regard pointu et son visage carré sont aussi durs que son espagnol est saccadé. Elle me fait répéter chaque phrase que je lui adresse, sans doute déroutée par les liaisons douces et la fluidité de mon castellano. Mais elle a été nommée maître ès décisions et personne ne s'avise à octroyer une chambre sans la consulter. Et encore, je pense que mon sac à dos ne me prédestinait pas à entrer dans le cercle des admis, mais ma bonne tête et mon espagnol l'ont convaincue.

Une heure plus tard, les nuages ont perdu de leur grisaille, plus une seule goutte n'en dégringole. De la fumée blanche continue de s'évaporer dans l'air : ce sont les feux intérieurs entretenus de manière régulière pour se réchauffer et converser auprès du poêle. C'est le moment de partir pour les thermes situés à 5 km au sud. Comment s'y rendre ? Pas de taxi ici, des services de bus plus que réduits. Il est clairement préférable de disposer d'un véhicule. Je décide de mettre un pied devant l'autre et de tendre le pouce quand une voiture passera, ce que m'a conseillée la femme de l'office du tourisme. De toute façon, les Chiliens en vacances ne s'arrêtent pas, et les gens du coin sont si peu nombreux qu'ils n'ont aucun intérêt à commettre un délit. Le risque est mesuré. Deux voitures passent sans s'arrêter, je ne peux pas m'empêcher de les "fucker grave". Car la pluie est repartie et elle est en forme. Une troisième voiture arrive, je prépare mon plus beau sourire, j'ai de l'espoir, c'est un pick up très usagé. Bingo ! Des locaux. J'ai marché vingt minutes et cinq minutes plus tard, je suis aux Termas del Ventisquero.

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Un endroit au milieu de nulle part. Trois bassins carrés chaud, de 35 à 40 degrés, et une piscine de 8 mètres d'eau bien froide. Il pleut toujours, c'est finalement le meilleur moment pour cette activité. Le corps bien au chaud, la tête refroidie par la pluie. Le paysage pour moi et un couple. Le village de Puyuhuapi est presque invisible au fond du fjord. Quand mes lunettes ne sont pas envahies par la buée, je distingue les deux pylônes de télécommunication qui permettent au village de ne pas être dans un total isolement. Mais les maisons ont été rasées par la brume.

En face, des collines jumelles. Plus loin, d'autres collines dont les teintes vont du gris foncé au gris clair, les nuances s'étalant comme des tubes de peinture correctement rangés. Les nuages vont et viennent, s'étirent en s'effilant ou, au contraire, s'épaississent pour effacer la diversité du paysage. Au bout d'une heure, tout est blanc-gris, plus de villages, plus de collines. Dans le bassin fumant, des pointes de pluie tombent sur l'eau pour muer en ronds et parfois en dômes de verre éphémères. Aucun bruit, sauf celui des rares voitures qui passent. Un bateau navigue près de l'autre rive. Que demander de plus ?

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Un peu d'animation serait bienvenu. C'est ce que doit ressentir l'homme du couple qui a des bouffées de chaleur à rester dans l'eau chaude. Alors il loue un kayak, enfile un tee-shirt et s'éloigne en pagayant pendant que sa femme le filme. Et la femme se dit que elle aussi pourrait bouger. Elle prend sa place, s'allonge presque dans le kayak. Moi, je tiens les paris. Tombera, tombera pas. Elle met du temps à comprendre que pour avancer en ligne droite, il faut pagayer des deux côtés. J'espère, j'espère, mais elle apprend vite et revient à sont point de départ victorieuse. Et en plus, il y a une preuve en images. Ils se remettent dans l'eau chaude, heureux de ne pas s'être laissé aller à trop de farniente. Et le bassin froid ? Allez, je ne suis pas une mauviette, deux fois je m'y trempe. Une bouffée d'énergie ce chaud-froid.

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Mais une autre animation nous attend, tout à fait inattendue. Un bruit vient du fjord. Je plonge mes lunettes dans l'eau, les remets sur mon nez. C'est indéniable, il y a une bestiole à une cinquantaine de mètres qui monte à la surface de temps à autre. Et là, jamais je ne l'aurais cru : trois dauphins ! Je bondis hors du bassin, sors mon appareil, greffe le téléobjectif déjà équipé du doubleur de focale et m'avance vers le bord. Les dauphins ses ont déjà éloignés et se dirigent vers la sortie du fjord. Ils sont calmes, assurés sans doute de ne pas être dérangés dans ces eaux qu'ils fréquentent peut-être régulièrement. Je réussis quelques clichés tout en n'y croyant pas mes yeux. Le reste de la baignade se passe à scruter un quelconque mouvement, mais ils ne reviennent pas.

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Deux heures à me prélasser, il est temps de rentrer. La pluie a cessé, découvrant les collines et sous un coup de soleil, le vert prend une teinte de pomme Granny Smith ! J'active mes jambes vers Puyuhuapi. J'ai droit à des saluts de la main de la part de deux chauffeurs qui vont dans l'autre sens, sûrement des autochtones. Un camion m'ignore superbement, deux 4X4 rutilants aux vitres teintées foncent à vive allure. Et un camion ralentit. Il a déjà embarqué plusieurs personnes à l'arrière, mais moi j'ai droit aux honneurs de la cabine. Un accent des vrais gens de la campagne, soit à peu près incompréhensible. Mais ma condition de femme seule l'impressionne lui aussi. J'aurais mis une heure en tout pour rentrer, ce n'est pas si mal.