Direction 200 km au nord de Punta Arenas. L'agence avec laquelle je pars passe prendre les volontaires à la randonnée là où ils résident momentanément. Ce qui me donne l'occasion de découvrir un bout de banlieue où les maisons ont toutes des fenêtres grillagées mais ce n'est pas le cas partout. Souvenir du Costa Rica.

La route est celle que j'ai prise dans l'autre sens quand je suis arrivée à Punta Arenas. Déjà, je m'étais fait la réflexion : il n'y a pas de panneau publicitaire. Alors que l'espace est vide et disponible, même s'il s'agit de propriétés privées, pas une seule tentation à la consommation. Il faut être à l'entrée de la ville pour en voir, très timidement et avec une répétition dans la présentation. Le célèbre taureau espagnol qui est devenu un monument national dans la péninsule ibérique pose fièrement au bord de la route portant la mention magallanes.

Notre premier arrêt est pour la estancia San Gregorio, première estancia à s'établir à Punta Arenas. Propriété de la famille Menendez, elle a été pendant longtemps la plus grande estancia de la région. Les descendants de Menendez continuent l'élevage d'ovins, mais se sont aussi diversifiés dans d'autres affaires, en particulier en Argentine où ils détiennent la chaîne de supermarchés "La Anonima" . De l'estancia de la fin du XIXe siècle, il reste d'énormes bâtiments au bord de la route. Les petis-enfants se sont éloignés des regards des passants et ont reconstruit à l'intérieur des terres.

Certes, les estancias sont des domaines de géants, 90000 hectares pour l'estancia San Gregorio, mais il faut admettre que la terre est pauvre. Il en faut donc beaucoup pour nourrir ces milliers de moutons, 120000 à la grande époque de cette estancia fondatrice.

Deux bateaux sont ensablés en face des bâtiments. El Amadeo, bateau à vapeur qui a été armé par Menendez lui-même, a beaucoup contribué au développement de Punta Arenas. Menendez a voulu qu'il reste échoué en face de chez lui et le bateau a été déclaré monument national. Le second, l'Ambassadeur, est un clipper qui a fait la route du thé. Lors d'un voyage qui l'a mené aux Malouines, un incident mécanique l'a fait rester dans la région et il a été finalement acheté par la ville de Punta Arenas. Ces deux mastodontes se désintègrent doucement en rouillant au gré des mouvements du détroit de Magellan.

La route est longue et monotone. L'impression que j'ai eue lors de mon premier passage ne se décolle plus. Nous birfurquons à gauche, il nous reste 40 km de piste jusqu'à l'entrée du parc Pali Aike, parc volcanique de 300000 hectares. L'entrée est marquée par une maison pourvue d'une énorme antenne parabolique. Le préposé aux entrées vit ici pendant dix jours avant de partir se reposer pendant cinq jours. A force de solitude, il a réussi à presque apprivoiser un renard. L'animal s'approche pendant que ses petits jouent à se toucher la tête, faisant le bonheur des appareils photos. Ce n'est que le début du défilé animal.

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Nous faisons un premier arrêt à la laguna Ana, où parfois il n'y a pas d'eau. Mais aujourd'hui, il y en a et le gardien de l'entrée nous a même certifié que les flamants étaient présents. Mais de flamants, point. Nous en verrons deux plus loin en vol. Il ne nous avait donc pas menti. La laguna jette ses reflets sur le désert qui l'entoure, comme pour lui signifier qu'elle ne renoncera pas.

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Nous avons déjà vu des guanacos, mais dans le parc, ils sont nombreux. Sorte de lama, il est souvent au bord de la piste quand il ne la traverse pas devant nous. Il se met alors à courir faisant la démonstration de sa démarche dégingandée. Essayons d'analyser. Alors que les pattes arrière vont vers l'avant, celles de devant ont déjà un temps d'avance et rejoignent celles de derrière. Ce qui a pour résutat de transformer le corps en un triangle l'espace d'une seconde. Pendant ce temps, le cou s'allonge sûrement pour prendre de la vitesse. Mais il n'est pas coordonné avec le reste. A quoi il faut ajouter une forte propension à pencher le cou et le bassin vers la gauche quand il tourne dans cette direction, transformant alors son corps en une courbe qui épouse la tangente de je ne sais quel théorème. On attend le moment où il va se démembrer... ça n'arrive jamais. Le guanaco est par ailleurs sauvage et le restera. Certains ont tenté de commercialiser sa viande pour la mettre dans les plats des restaurants, mais ce fut un échec. Alors le guanaco erre dans ce paysage désertique où il se reproduit et trouve de quoi subsister, sans quoi il serait parti vers d'autres horizons.

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Car pour être désertique, le Pali Aike l'est dans toute son immensité. De la terre brûlée, dont une bonne partie en Argentine, giflée en permanence par le vent. Celui-ci ne laisse aucun répit. Il souffle sans s'arrêter, anéantissant toute chance à une quelconque végétation de s'implanter. Seul le calafate résiste. C'est un tout petit arbuste sur lequel poussent des fruits un peu acides. Nous découvrons en premier lieu la grotte de Pali Aike où furent trouvés des squelettes, preuve de la présence des Tehuelches ou des Aonikenk, indigènes qui vivaient dans cette fournaise. Le paysage s'étend à perte de vue. De la platitude absolue, ponctuée par d'anciens volcans qui barrent l'horizon. A cause de la lumière qui met en valeur une zone et pas d'autres, le lieu me fait penser à la Vallée des Dieux, aussi appelée Petit Monument Valley, dans l'ouest américain. Mais ce serait une Vallée des dieux qui aurait été entièrement rasée et dépouillée de son décor. En dépit du vent, la sensation de sérénité y est identique.

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En allant vers notre premier cratère, je réussis à photographier un nandu, sorte d'autruche qui se débine dès que la voiture approche et cette bestiole court comme si elle entamait un marathon. Un peu plus loin, ce sont deux caranchos ou caracara qui ont décidé de faire une pause dans leur vol.

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Marcher vers le cratère suppose de regarder où l'on met les pieds. Nous évoluons maintenant sur de la lave noire. Le vent est toujours aussi violent, mais il n'est pas froid. Le soleil restera toute la journée derrière les nuages, nous permettant de bénéficier de températures clémentes pour cette promenade impressionnante mais qui n'est pas de tout repos. La montée vers le cratère est assez aisée et une fois au bord, nous sommes protégés. Pause déjeuner avant de repartir vers le sommet. Nous longeons le bord du cratère, soumis aux rafales qui redoublent d'efforts pour nous faire basculer d'un côté ou de l'autre. Il faut vraiment regarder où l'on met les pieds. En bas, la terre n'est plus que lave. Au loin, la végétation reprend ses droits, mêlant ses couleurs verdâtres à la lave qui n'a pas dit son dernier mot.

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De là, nous nous dirigeons vers un autre cratère où a eu lieu une explosion il y a tant d'années qu'on ne les compte plus. La vue de là-haut est époustouflante. Les pieds fatiguent, mais la voiture n'est pas au pied du cratère. Alors, il faut affronter le vent, encore et encore. Et tenir l'appareil photo fermement pour ne pas décadrer. Même sur le plat, Eole réussit à me faire balancer le bassin vers la gauche donnant certainement l'impression au randonneur qui me suit que je m'entraîne à un pas de danse ! Faut-il ou non faire la dernière montée ? C'est du caillou et de la végétation très rase... mais c'est très pentu. Le guide nous assure que nous aurons une vue très dégagée sur tous les lieux où nous sommes passés. Quelques-uns renoncent, d'autres sont des montagnards nés et n'hésitent pas un instant. Je trouve que j'en ai assez fait, mais la tentation de la photo est plus forte. Dure, dure, la montée, tout de même. Non loin de là, un cri surgit. C'est un guanaco qui en poursuit un autre. Problème de territoire ou du jeune qui veut mettre le doyen à la retraite. La journée se termine. Je suis ivre d'avoir autant respirée et d'avoir été fouettée par le vent sans interruption. Plus un mot dans la voiture, tout le monde pique un somme.