Adieu à Caleta Tortel et ses passerelles. Encore que. La femme qui tient l'hostel Estilo où je suis descendue m'explique qu'en hiver le ciel est d'un bleu pur et que les couleurs sont merveilleuses. C'était le cas pendant mon séjour, mais il faut avouer que ce n'est pas tout à fait normal, puisqu'il pleut 300 jours dans l'année ici. J'ai passé mon petit déjeuner à la cuisiner puisqu'elle se laissait volontiers faire et ai recueilli une foule d'informations. Elle aime son village où elle n'est pas née et a envie de partager ce qu'elle vit. C'est moi qui lui apprend que le 27 février, la municipalité organise une réunion pour parler de l'installation d'un réseau de téléphone portable et d'internet. Ses épaules descendent d'un cran, les bras se désarticulent, manifestant son incompréhension. Et elle me dit qu'ils n'ont pas besoin de cela, qu'ils se débrouillent très bien avec leurs talkies walkies et Internet à la bibliothèque, que c'est suffisant. Il est temps de partir, j'ai encore des passerelles à arpenter et des escaliers à descendre et à monter avant de rejoindre la place où sont garées les voitures et d'où le bus va partir.

Dès 8 heures, nous empruntons la piste qui nous mène à Cochrane dans un premier temps. Cette piste qui relie Caleta Tortel au reste de la carretera austral n'a été construite qu'en 2002. Très rapidement, nous longeons le Rio Baker, celui là-même dont j'ai vu l'embouchure la veille. Sa couleur est toujours blanche. Quand nous ne le voyons pas, ce sont des champs où sont stationnées des armées de centaines troncs morts et secs avant d'avoir grandis. Mais aussi fins soient ils, ils se dressent fièrement comme pour continuer à occuper le terrain et ne pas donner d'idées saugrenues à des investisseurs malintentionnés. Puis le Rio Baker revient. Sa couleur a changé. Il est désormais blanc-bleu. Sa couleur est d'autant plus marquante que le flanc des montagnes est jaune terne. Les buissons en formes de coussins contemporains sont de retour. 

Les montagnes derrière sont de plus en plus hautes, le ciel est plus nuageux aujourd'hui, mais le soleil ne dit pas son dernier mot, illuminant le Rio Baker de ses rayons encore rasants. Croiser un cycliste sur cette piste provoque de la compassion. A chaque passage de véhicule, il est enveloppé d'un manteau de poussière. Croiser un camion reste un moment d'inquiétude. Nous traversons des forêts de lengas, nous montons et forcément redescendons. La redescente nous offre un panorama extraordinaire sur le Rio Baker. Il est là, tout en bas, et sa couleur encore plus bleutée maintenant donne envie de demander une paille et de le siroter. Un vrai cocktail s'étirant sur des kilomètres. Le Rio Baker est le fleuve le plus long du Chili.

Une fois en bas, nous nous éloignons de cette rivière. Un lac obscur à gauche, d'une couleur très banale, de ce bleu presque noir que nous connaissons. Nous sommes à Cochrane à 10h45. La tête dodeline après avoir été autant cahotée. Des voyageurs descendent, d'autres montent. Cochrane est sans intérêt, il n'y a rien de spécial à y faire, si ce n'est y voir un spectacle de rodéo. Sans le savoir, la ville exhale une ambiance de western. Il y fait chaud, le plan est un quadrillage aux angles droits et c'est vide. Le supermarché qui propose aussi de l'outillage a des stores métalliques fermés et la poste est un vulgaire magasin aux vitres sales et fêlées.

11h30, nous repartons. Toujours pas d'asphalte, la piste, toujours la piste, encore la piste et le chauffeur du minibus ne ménage pas ses efforts pour garder la quatrième vitesse. Inutile de préciser qu'entre Caleta Tortel et Cochrane, il n'y avait rien. Ca recommence entre Cochrane et le prochain arrêt. Les vitres du minibus sont trop sales et les cahotements trop violents pour faire des photos. Je lève les yeux et j'aperçois quatre condors qui semblent heureux de planer. Un cinquième se joint à eux. Belle image qui n'est pas immortalisée. La première localité que nous trouvons est Puerto Bertrand, un minuscule village près du lac du Rio Baker dont le charme n'est dû qu'à ses lodges au confort apparent. D'ailleurs, ce n'est pas certain que ce soit vraiment un village mais plutôt un endroit composé d'hosterias pour se reposer ou aller à la pêche. En toile de fond, les sommets enneigés dont les marques du recul glaciaire sont inversées par rapport à ce que j'ai vu jusqu'à présent. Les glaciers étant sur les sommets, il reste du blanc tout à fait en haut, en-dessous, c'est vide, la roche est à nue, puis une autre ligne très bien marquée où commence la végétation.

Une dizaine de kilomètres après Puerto Bertrand, encore de l'eau. Cette fois, c'est le Lago General Carrera, un lac tellement grand qu'on croirait voir la mer. Sauf que ses couleurs ne peuvent pas être celles de la mer. Alternance de bleus clairs, de bleus foncés et de turquoise. Le soleil est un peu plus capricieux, les nuages plus nombreux. La lumière sur le lac n'en est que plus éclatante. Il est 14 heures quand nous entrons dans Puerto Tranquilo, terminus pour moi. Tranquilo, il porte bien son nom celui-là. S'il n'y avait pas le vent pour faire un peu de bruit, c'est le calme absolu. En apparence, peu de maisons, un endroit pour téléphoner, pas de restaurants visibles. Une fois encore, un condor tourne relativement bas. Je viens de sortir du bus, pas le temps de sortir le téléobjectif. El condor pasa et la photo restera à faire. Pourquoi donc s'arrêter ici ? Pour aller voir les cathédrales de marbre. C'est la seule excursion.

Le matin, les bateaux ont dû rester à quai parce que le vent était trop fort et le Lago General Carrera trop déchaîné pour y naviguer. Mais cet après-midi, les excursions repartent. Je m'incruste dans une famille de six personnes puisque le bateau peut en embarquer huit. Le temps d'attente nous permet de discuter. Ils sont de Vina del Mar, voisine de Valparaiso. Et ils ont très envie de retrouver leur paradis après leur périple patagonien. Eux aussi me croient espagnole, c'est tous les jours maintenant que je dois rectifier et préciser que je suis française. Mais quel régal de se voir ainsi récompensée de mon niveau de langue !

Couverte comme à Saint-Pierre-et-Miquelon pour prendre le large, je suis la pionnière du bateau, seule sur le banc avant. Le matelot a réparti les gens en fonction du poids. Il conduit très bien, surfant sur les vagues dont la force soulève l'avant du bateau pour retomber en tapant comme un forgeron sur son enclume. Ce qui ne sont pas encore les cathédrales de marbre commencent à apparaître.

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D'immenses falaises de marbre tombent dans la mer. Elles sont droites, nervurées grossièrement. Sur le bas de ces falaises, l'eau a fait son travail, rapant inlassablement les bords pour les rendre plus lisses à chaque passage et les sculpter au gré de la direction du vent. Nous commençons par entrer dans des cavernes. Des cavités d'une dizaine de mètres de profondeur permettent au bateau de pénétrer et de se retirer à reculons. Nous les visitons les unes après les autres. A l'intérieur, l'eau est transparente, des sillons gris, noirs ou marrons donnent du relief que le blanc du marbre n'a pas. Chaque caverne est différente. Le seul absent, c'est le soleil.

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Puis, nous avançons vers le rocher qui a été baptisé cathédrale. De gros morceaux de marbre se sont détachés de la falaise et gisent dans l'eau. Celui de la cathédrale est gigantesque et il flotte comme une île. A certains endroits, l'arrondi du bas qui se termine en alvéole le fait ressembler à un champignon. Des pieds se sont formés au fil du temps. Certains fins et élégants comme des talons aiguilles, d'autres massifs comme des pieds d'éléphants.

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A l'intérieur de la cathédrale, la voûte est un assemblage de courbes, aux nuances de gris s'ajoutent un orangé. Nous entrons dans la cathédrale par la porte d'entrée et sortons par le presbytère. Le bateau frotte à certains endroits, mais le conducteur a la maîtrise suffisante pour savoir qu'il peut passer malgré quelques éraflures. De près, tout le marbre est irrégulier, d'un peu plus loin il semble lisse après avoir été poli. Cette curiosité géologique a été protégée car l'exploitation de ces tonnes de marbre en ravirait plus d'un.

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La promenade dure une heure et demie. Sans voiture, impossible de faire quoi que ce soit d'autre. Je suis les bords du lac, attendant que le soleil sorte des nuages pour faire des photos. La pluie tombe en gouttes très dispersées, provoquant un arc en ciel sur la montagne en face du lac !

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Les oies qui étaient sur les rives près de l'embarquement quand nous sommes revenus des cathédrales de marbre ont disparu et je ne les vois nulle part. Je retrouve l'Autrichien. Il est parti la veille en stop de Caleta Tortel et continue de lever le pouce. Mais personne ne s'arrête. Autrement dit, il a raté une belle randonnée à Caleta Tortel pour en être au même point que moi. Le cimetière rassemble des petites maisons dignes d'un jardin ouvrier. Un cavalier sur son cheval va et vient le long du lac.

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Ca s'appelle Puerto Tranquilo et il n'y a de mouvements un peu perceptibles qu'entre décembre et février. Débarquer à Coyhaique demain, ville de 60000 habitants sera un choc.